Placide TEMPELS O.F.M., LA PHILOSOPHIE
BANTU
TRADUCTION INEDITE de E.
POSSOZ
Avant-propos de A.J. SMET
C.P.
© 2000
WEZEMBEEK-OPPEM
TABLE DES MATIERES / TABLE OF
CONTENTS
Avant-propos
(by / par A.J. Smet)
CHAPITRE I. Faut-il
aller à la recherche d'une philosophie bantu?
1.La vie et la mort forcent à une
conduite de vie déterminée
1
2.Chaque tenue de vie suppose des
notions et des principes
3.Le système de pensée, les premiers
concepts philosophiques et principes des Bantu doivent être
recherchés
4.La cassure entre Blancs et Noirs reste
exister et s'élargit constamment aussi longtemps que nous laissons leur
ontologie sans y toucher
5.Ces concepts fondamentaux et ces
premiers principes constituent-ils une vraie philosophie?
6.Les Bantu, entre autres, ont-ils une
philosophie?
Et maintenant une dernière
remarque
CHAPITRE II.
L'Ontologie des Bantu
1.Notre
terminologie
2.La méthode
3.L'attitude de vie des Bantu: elle est
concentrée autour d'une seule valeur: la force de la vie
4.L'ontologie des
Bantu
A.Le concept: être
B.Chaque force peut devenir plus forte
ou plus faible. Chaque être peut devenir plus fort ou plus
faible
C.La force peut influencer la force,
c'est-à-dire un être peut agir sur un autre
D.Les forces sont rangées suivant leur
rang de vie et de primogéniture
E.Le centre de la création est l'homme
et l'homme vivant ici sur terre est le centre de l'humanité entière y compris le
monde des défunts
F.Les lois générales de l'action
vitale
Note
CHAPITRE III.La
sagesse et la science de la connaissance chez les
Bantu
1.Qu'est la sagesse chez les
Bantu?
2.La science des êtres est universelle
pour le Bantu
3.La philosophie bantu est fondée sur
l'évidence externe et interne
4.Pour les Bantu il y a une différence
entre la philosophie et les sciences de la nature ou
physique
5.Qu'y a-t-il de sûr et qu'y a-t-il
d'incertain ou d'aléatoire dans les connaissances des
Bantu?
6.La sagesse des Bantu est-elle
naturelle, préternaturelle ou surnaturelle?
7.Existe-t-il chez les Bantu de la
connaissance qui ne soit pas magique, c'est-à-dire qui ne soit pas connaissance
de force vitale? Et leur sagesse est-elle critique
8.Les Bantu n'ont-ils donc aucune
connaissance expérimentale?
CHAPITRE IV. La
théorie du "Muntu" ou psychologie des Bantu
Observation
préliminaire
A.Le "Muntu" ou la
"Personne"
1. Le muntu est la
force vivante [par excellence]
2. Le muntu peut
croître ou diminuer
3. Le muntu est
une cause vivante, un principe causal, possède une influence
vitale
B.<Le dijina ou le nom>:
l'individu
1. L'individu est un
inconnu pour son semblable
2. Il existe
quelques critères généraux pour connaître l'individu
3. Un autre
critère servant à déterminer la force de vie concrète: l'aspect extérieur ou
apparence de l'homme
A. Les normes de bien et mal ou éthique
objective
1. Les Bantu ont-ils
une idée de bien et mal?
2. D'où vient
cette conscience que quelque chose est bien ou mal? D'aucune autre base que de
leur philosophie
3. Le droit
positif des Bantu se place dans le cadre de leur morale
ontologique
4. La ténacité à
défendre son droit, le muntu la tire de sa sagesse fondamentale et de sa
conviction philosophique
B. L'homme bon ou mauvais - L'éthique
subjective
1. L'homme
pervers, l'anéantisseur (muloji, mfisi, ndoki)
2. La mauvaise
volonté excitée ou provoquée
3. La mauvaise
influence de vie, inconsciente
4. Que sont, au
sens bantu, conscience morale, obligation, faute et
devoir?
La conscience
chez les Bantu
Le devoir chez
les Bantu
Faute et dette
chez les Bantu
CHAPITRE VI.
Restauration de vie
Sanction? Peine? Amende? Purification
ontologique
1. En quoi
consiste surtout le mal et l'injustice?
2. Quel mal ou
injustice doit être réparé?
3. Comment mal et
injustice sont-ils réparés?
a. Le mal envers
la force de vie supérieure
b. Le mal envers
les inférieurs
c. Le mal envers
des égaux
1. Restauration
de vie envers des morts et des esprits
2. Restauration
de vie entre vivants égaux en droit
3. Une influence
inconsciente
Conclusion
Le 6 juin 1944, le Père
Placide Tempels inaugurait ses publications sur la philosophie bantu, par un
texte en néerlandais, sitôt traduit sous le titre: A la trace d'une philosophie bantoue.
C'était le début de toute une série de publications par Tempels sur ce sujet.
En voici la
liste.
Ae: Moeten we op zoek naar een
Bantufilosofie? dans Aequatoria 7 (1944) p.143-151. (Kamina, le 6-6-1944) = actuel
chap.I.
Ba : Bantu-filozofie, dans
Band 4 (1945), p.60-73, 93-102, 267-274, 378-386, 413-422; 5 (1946),
p.19-28. (Kamina, 22-6-45) 6 chap. = actuels chap.II-VII; nommé plus tard
"brouillon".
Po : La philosophie bantu,
traduction de E. POSSOZ, archives des Franciscains, Sint Truiden, 68 p. dact.,
inédit; = ch. I à VI sans l'actuel chap. VII = traduction et révision partielle
de Ae et Ba.
Bu : A la trace d'une
philosophie bantoue, dans Bulletin des Juridictions indigènes 13
(1945) n.5, p.123-129. (Kamina, le 6-7-1944) = nouvelle traduction de
Ae.
E : La philosophie bantoue.
Traduit du Néerlandais par A. RUBBENS. Elisabethville, Ed. Lovania, 1945, 152 p.
(Préface de E. POSSOZ; achevé d'imprimer, le 17 oct. 1945) = traduction
et révision de Ae (proche de Bu) et de
Ba.
A: Bantoe-filosofie (Oorspronkelijke
tekst). (Kongo-Overzee Bibliotheek, 4). Antwerpen,
De Sikkel, 1946, X-115 p. = révision de Ae et Ba (surtout du
chap.II) avec l'aide du Prof. A. Burssens[[1]].
Ms : Manuscrit comprenant
une révision plus profonde de la traduction française de Rubbens par Tempels sur
un exemplaire de E; imprimatur, Malines, le 27 juillet
1948.
P : La philosophie bantoue.
Traduit du néerlandais par A. RUBBENS. Paris, Présence africaine, (1949), 128
p.; 2 éd. (1961); 3e éd. (1965), 126 p. Introduction par Alioune DIOP
(1947) = reproduit principalement la révision du texte français de E
suivant le Ms.
S : Philosophie bantu.
Introduction et révision de la traduction de A. RUBBENS sur le "Texte original"
par A.J. SMET. (Cours et documents, 2). Kinshasa, FTC, 1979, (26) + 182 p. pro
manuscripto = révision de P à partir de A et du
Ms.
La traduction française
de la Philosophie bantu que
nous présentons ici, de la main d'Emile Possoz (Po), est restée inédite. Elle fut la
première dans le temps et peut être considérée comme un témoin privilégié, bien
que non impartial, du livre du Père Tempels.
Dans une lettre du 6
juin 1944 au P. Hulstaert, le P. Tempels écrit que ce fut par hasard qu'il était
entré en relation avec Possoz. La date de cette rencontre n'est pas
précisée.
Suivant le P. Bontinck,
ils se sont rencontrés pour la première fois à l'hôpital d'Elisabethville
(actuellement Lubumbashi), vers le début de 1943: "Possoz avait appris qu'il y
avait à la clinique de la ville un Père qui était lui aussi à la recherche de la
philosophie des Noirs. Il alla le visiter et eut ainsi avec le P. Tempels une
première longue discussion. Cette rencontre sera suivie d'une abondante
correspondance dont les premières lettres (conservées) datent de juillet 1943.
Ayant lu, encore à l'hôpital, les Eléments de Droit coutumier nègre (de
Possoz), Tempels estima qu'en matière d'ontologie, Possoz avait pénétré la
mentalité des Noirs plus profondément que tous les auteurs antérieurs"[[2]].
Possoz avait encouragé
le P. Tempels à poursuivre ses études et à les publier. Chaque fois qu'un
chapitre de la philosophie bantu était achevé, Tempels le lui envoyait pour
lecture et traduction. C'est aussi Possoz qui a traduit les articles de Tempels
pour L'Essor du Congo[[3]].
On peut dès lors s'étonner que ce n'est pas la traduction de Possoz (Po)
qui a été publiée en 1945.
Une des raisons en est
que, pour Mgr de Hemptine, Vicaire apostolique d'Elisabethville et Mgr
Dellepiane, Délégué apostolique, Possoz était persona non grata; on lui
reprochait 'des idées erronées et extravagantes'[[4]].
Vers la fin de 1940
Possoz s'adressa à Mgr de Hemptine en vue d'obtenir l'imprimatur de son
ouvrage en élaboration: Eléments de Droit coutumier nègre, ce qui lui fut
refusé le 4 février 1941. En mai 1942 l'ouvrage en question parut à compte
d'auteur, sans date ni nom d'éditeur ou imprimeur[[5]].
Une deuxième raison est
sans doute le fait que la traduction de Possoz est très littérale et en
conséquence parfois incompréhensible. En plus, l'auteur ne craint pas d'ajouter,
en note et même dans le texte, des illustrations qui n'ont pas de correspondant
néerlandais et semblent provenir de lui[[6]].
Au moment où il a
présenté cette traduction de Possoz pour l'éditer, Tempels a rencontré une forte
opposition. Tempels s'est tourné vers l'avocat progressiste Antoine Rubbens, qui
a préféré faire une nouvelle traduction[[7]]
(E). Elle fut publiée avec
une Préface de Possoz, que,
par loyauté, Tempels n'a pas voulu supprimer[[8]].
Comme le remarque
Hansen, Rubbens a rendu le texte plus "lisible", aussi en ce qui concerne la
terminologie. Se référant aux lettres de Tempels, celui-ci n'étant pas heureux
de la traduction trop libre de Rubbens[[9]]
a proposé à Possoz de revoir sa propre traduction[[10]]
et les soi-disant "corrections" et "histoires curieuses" autour de ce livre[[11]],
et surtout aussi l'exégèse qu'il en faisait continuellement en y introduisant
ses propres théories[[12]].
C'étaient sans doute
autant de raisons pour Tempels de revoir, avec l'aide du Prof. A. Burssens, le
"brouillon" de son texte néerlandais publié dans Band (Ba) et de l'éditer comme Texte original (A)[[13]],
le considérant comme l'unique texte authentique et base de la révision de la
traduction française de Rubbens, édité en 1949 par Présence Africaine (P). Bien qu'elle n'ait pas changé
fondamentalement les idées, cette révision est par endroits assez importante,
comme en témoigne un exemplaire de l'édition de Lovania (E), corrigé par le P. Tempels, qui
porte l'imprimatur
autographe du futur Cardinal L. Suenens, donné à Malines, le 27 juillet 1948
(Ms)[[14]].
Dans ce contexte, la
traduction incomplète de Possoz (où manque le chapitre VII) prête difficilement
de base solide à une édition critique de la pensée de Tempels[[15]].
Pareille édition demandera une confrontation plus poussée de toutes les éditions
proposées au début de cet Avant-propos.
Munie de sa propre
Préface qui figure dans
l'édition Lovania (E), le
travail de Possoz est tout de même un témoin important de la pensée de Tempels
qui mérite d'être ouvert au public[[16]].
Wezembeek-Oppem, le 29
février 2000
A.J. Smet cp.
Mon excellent ami, le
R.P. Tempels, me demande une courte préface. Je ne puis en donner de meilleure,
que de traduire ce passage d'une lettre reçue de lui lorsque je venais de mettre
fin à ma courte carrière coloniale.
"... Chose
curieuse, c'est par beaucoup d'affirmations et de nuances qui me choquent dans
vos Eléments de Droit Coutumier Nègre, que vous m'avez forcé à expliciter et
synthétiser ma pensée.
Je me sentais
contrarié, non pas parce que vos éléments sont faux, mais parce que posant si
profondément la vraie question, et l'examinant, ils s'égarent encore un peu...
juste au dernier moment, et ne donnent pas au clou le coup de
grâce.
Lorsque vous
m'écriviez: "Quelle est donc selon vous la synthèse mentale des Noirs?", vous
avez senti vous-même cette lacune ou cette imperfection dans vos conceptions,
vos découvertes. Sans cette lacune je n'aurais sans doute jamais essayé de
développer ainsi cette synthèse...
Droit clanique,
philosophie primitive et catéchèse appliquée deviendront bien, je le pense, un
trio inséparable[[17]]."
Déjà, m'écrit-il, tels
Missionnaires emploient avec le plus grand succès les principes de vie contenus
dans la mentalité bantu.
Ce serait fausse
modestie, pour nous, de ne pas voir que l'ethnologie, la philosophie
ethnologique, l'ethnologie juridique et la catéchèse des peuples patriarcaux
vont prendre un nouvel essor et une nouvelle orientation à partir de l'étude du
R.P. Tempels.
Jusqu'ici les
ethnographes déniaient aux peuples claniques toute pensée abstraite. On exaltait
l'européen civilisé et chrétien, en dénigrant le primitif, sauvage et païen. De
là est née une colonisation, qui menace de toutes parts de faire
faillite.
L'estime de l'indigène,
en place du mépris et du fanatisme, peut maintenant remplacer l'ancienne
ethnologie et l'attitude d'aversion des anciens.
C'est pourquoi le
présent ouvrage du R.P. Tempels est appelé aux plus belles destinées. Il fera
époque dans l'histoire de la colonisation. L'Europe ne peut que se grandir, en
confessant, à la lumière de ce que pense le R.P. Tempels, ses erreurs passées
d'ethnographe.
Depuis les Grecs,
d'autre part, toute la philosophie classique européenne a marqué le point de
manière statique. Les peuples plus anciens, les peuples claniques comme je les
appelle,
parce que,
patrilinéaux ou matrilinéaux, ils sont tous patriarcaux, ont gardé dans l'esprit
une synthèse non purement statique. Nous avons derrière nous deux mille ans
d'une pensée trop statique. M. le Professeur Maréchal, terminait, il y a
quelques années, son étude sur Kant: "La métaphysique de l'avenir sera dynamique
ou ne sera pas"[[18]].
Nous tenons pour un
thomisme repensé, avec Mercier, avec Maritain, et tant d'autres qui recherchent
un thomisme moderne.
Sans pensée
philosophique personnelle, allant jusque là, pas d'objectivité possible en
ethnographie.
De là précisément vient
la lumière singulière que l'ouvrage du R.P. Tempels jette maintenant dans
l'ethnologie et jettera demain dans la colonisation et dans
l'évangélisation.
Nous sommes avec lui au
tout premier plan de la pensée moderne.
Bruxelles, le 20
juillet 1945
E. Possoz.
FAUT-IL ALLER A LA
RECHERCHE D'UNE PHILOSOPHIE BANTU?
1.
La vie et la mort forcent à une conduite de vie
déterminée
Il est un fait que
l'Européen civilisé, quoique durant sa vie il ait négligé beaucoup de ses
pratiques chrétiennes, revient pourtant à l'attitude chrétienne lorsque la
souffrance ou le danger de mort le mettent devant des problèmes de conservation
de soi et de continuité de vie, de déchéance ou d'apparente destruction de son
être.
Tant de ces
libre-penseurs, de ces mangeurs de curés, de ces railleurs, de ces blasés, de
ces cyniques cherchent, dans les souffrances et le danger de mort, dans la ligne
de conduite séculaire de notre civilisation d'Europe occidentale, la solution
pratique pour la question de continuation d'exister ou de ruine, de salut ou de
damnation.
La vie et la mort
restent encore toujours deux grands apôtres, en Europe, et amènent encore
beaucoup d'égarés, au dernier moment, à notre séculaire sagesse de vie et ligne
de conduite vitale.
Ainsi voyons-nous aussi
nos Bantu eux-mêmes, les évolués, "les civilisés", et aussi nos chrétiens,
retourner constamment à leur ancienne ligne de conduite, dans des moments
d'infortune, de danger ou de souffrance. Leurs ancêtres eux-aussi leur ont
laissé une solution pratique pour cette question généralement humaine de vie et
de mort, floraison de vie ou destruction, salut ou
perdition.
Tant aussi de ces Bantu
superficiellement convertis ou civilisés sont ramenés, comme par une force
irrésistible, vers cette antique sagesse de vie et attitude des vivants, qui
leur fut léguée par les générations.
Ainsi, la vie et la
mort sont, également chez les Bantu et sans doute chez tous les peuples
primitifs, les deux grands apôtres pour leur traditionnelle, leur "magique"
ligne de conduite, leurs pratiques vitales "magiques" bien
éprouvées.
2.
Chaque tenue de vie suppose des notions et des
principes
Si l'Européen moderne,
hypercivilisé, ne parvient guère à se libérer ou à sortir de son attitude de vie
ancestrale, il en est bien ainsi parce que derrière cette attitude il y a une
philosophie profonde, englobant toute une conception claire, pleine, positive,
intellectuelle de l'univers, de l'homme, de la vie, de la mort et de
l'immortalité, du principe vital spirituel de l'âme humaine. Cette philosophie
du monde visible et invisible a pénétré trop profondément dans l'esprit de notre
civilisation d'Europe occidentale pour ne pas réapparaître dans les grandes
circonstances de manière irrésistible.
Il se peut bien que,
pour les individus comme pour une société clanique, un peuple, un groupe
culturel, les mystères de vie et de mort, de conservation de soi et de
destruction de l'être, que l'angoisse de tout ce mystère a été
<psychologiquement> l'occasion de l'origine de certaines manières de
vivre, déterminées des "moyens de salut".
Mais il serait
anti‑scientifique de prendre pour raison suffisante ou explication complète
d'une manière de vie donnée uniquement les conditions de vie extérieures,
l'action du milieu, les conditions sociales ou les facteurs psychologiques, des
émotions, la fantaisie ou une imagination enfantine.
Il ne s'agit pas ici,
en effet, de l'attitude vitale d'une paire d'individus. Il s'agit de deux
manières de vivre, la chrétienne et la "magique", qui, constantes et immuables,
se maintiennent dans le temps et l'espace; deux attitudes de vie, qui à travers
les siècles et la géographie, se répandent sur des peuples entiers et des
groupes culturels.
Pour ces attitudes de
vie, la chrétienne aussi bien que la "magique", qui des siècles durant se
conservent inchangées à travers les conditions de vie toujours changeantes et
évoluantes, on ne trouve la dernière explication humaine de leur fermeté et de
leur immuabilité que dans un ensemble de concepts intellectuels solide et
logiquement cohérent, dans une sagesse vitale motivée intellectuellement. Une
attitude de vie ne devient pas généralement humaine et ne perdure pas durant des
siècles sans complexe d'idées, un système logiquement enchaîné, une philosophie
complète et positive de l'univers, de l'homme, des êtres qui l'entourent, de
l'existence, de la vie, de la mort et de la survie.
Sans exclure d'autres
éléments, - divins ou humains - nous devons postuler, chercher et trouver, comme
dernier fond scientifique <d'>une activité logique généralement humaine,
une pensée logique <humaine>.
Pas de manière de vivre
sans conception de vie, pas de volonté vivante sans concept de vie, pas de
pratique de salut constante sans philosophie du salut.
Pour ce qui regarde la
religion des primitifs, la science moderne, par la méthode de recherche
historique, est arrivée à la conclusion que la religion actuelle des [sauvages]
<non-civilisés> et des demi-civilisés a évolué du simple au compliqué, du
claire et juste aux divagations et aux inexactitudes. Il est maintenant admis
<scientifiquement> en Europe que les peuples les plus primitifs ont les
idées les plus pures sur l'Etre suprême, le Créateur et Régisseur de
l'Univers.
La croyance des vrais
primitifs en un Etre suprême forme le fond de toutes les conceptions actuelles
des mi-civilisés: animisme, dynamisme, fétichisme et
magie.
Serait-il donc étonnant
que nous puissions découvrir à la base de leurs conceptions <rationnelles>
actuelles sur les êtres de l'univers, chez les Bantu et chez les primitifs en
général, quelques [principes généraux] <conceptions philosophiques>
profond<e>s, et même un système ontologique relativement simple,
primitivement humain, mais logiquement coordonné?
Il doit être possible
de découvrir de diverses manières ce système d'ontologie. On doit pouvoir y
arriver par une vue plus profonde du langage, par une ethnologie plus haute, par
une étude systématique du droit, et également par la méthode de catéchèse par
questions appliquées.
Il est aussi possible,
et c'est même le plus court chemin, de rechercher directement la pensée profonde
des Bantu, de l'approfondir et de l'analyser.
Cette philosophie des
Bantu et des primitifs [n'] a-t-elle [pas] déjà été étudiée ex professo de
manière approfondie et développée systématiquement? Il est alors grandement
temps que chacun se mette à l'ouvrage et recherche ou délimite l'idée
fondamentale de l'ontologie des Bantu, seule clef de la pensée indigène
complète.
Nous ne devons pas
attendre que le premier Noir venu et surtout pas les jeunes, vont nous donner un
exposé théorique de leur ontologie. Mais cette ontologie existe; elle pénètre et
fait lever toute leur mentalité de primitifs, dirige et gouverne toute leur
vie.
A nous, civilisés, avec
notre pensée bien ordonnée, avec notre intellect discipliné, d'en découvrir les
éléments, de les ordonner et les systématiser.
Celui qui dit des
primitifs qu'ils ne possèdent pas de système de pensée soutient a priori que ce
ne sont pas des hommes. Du reste, ceux qui écrivent cela sont les premiers à se
contredire.
Pour ne citer qu'un
exemple: R. Allier dit ce qui suit dans sa Psychologie de la conversion:
"Demandez aux Basouto, dit M. Dieterlen, le pourquoi de ces coutumes: ils sont
incapables de vous répondre. Ils ne réfléchissent pas. Ils n'ont ni théories, ni
doctrines. Pour eux, la seule chose qui importe, c'est l'accomplissement de
certains actes traditionnels, le contact gardé avec le passé et les
trépassés"[[20]].
Mais deux pages plus
loin il est dit: "Qu'est ce qui rend irrésistible cette opposition des chefs?
C'est la peur de rompre le lien mystique qui, par le chef, s'établit avec les
ancêtres, et c'est la peur des catastrophes que cela peut entraîner!"[[21]]
Qu'est ce "lien
mystique" ou cette influence des ancêtres sur la postérité, sinon un élément du
système conceptuel? Est-ce pur instinct ou peur sans raison et sans plus? Ne
serait-il pas plus raisonnable et bien plus scientifique, de rechercher et
d'éclaircir quelles idées ce "lien mystique" suppose? Ainsi on ne serait plus
obligé d'employer ce vague mot de "mystique".
3.Le système de pensées, les premiers
concepts philosophiques et principes des Bantu doivent être
recherchés
Qui veut étudier les
primitifs et les primitifs plus évolués, ne peut arriver à des résultats
scientifiques valables aussi longtemps qu'il n'a pas pénétré leur métaphysique.
Alléguer a priori que les primitifs n'ont pas d'idées sur les êtres, ne
possèdent pas d'ontologie et ne sont pas logiques, c'est ne pas vouloir tenir
compte avec la réalité.
Nous savons ici, nous
voyons ici, entendons et expérimentons chaque jour que les primitifs sont
quelque chose d'autre encore que des enfants à l'imagination
fantasque.
Nous apprenons à les
connaître sur place comme des hommes. Du folklore seulement et la
description superficielle d'usages drôles ne suffisent pas pour nous faire
connaître et comprendre l'homme primitif. Ethnologie, linguistique,
psychanalyse, science du droit, sociologie et science des religions ne diront
leur dernier mot que lorsque la philosophie et l'ontologie des primitifs auront
d'abord été étudiées systématiquement et complètement
décrites.
Si les primitifs ont
leur propre conception de l'univers, leur propre ontologie, alors ce sera
cette ontologie propre qui donne le caractère propre, la couleur locale à leurs
concepts religieux et à leurs pratiques, à leur morale, leur droit, leur langue,
leurs institutions et coutumes, à leurs réactions psychologiques et à toute leur
activité et inaction d'hommes. Et d'autant plus que, selon moi, les Bantu et
tous les primitifs vivent plus que nous d'idées et pour des idées. Ceci
pour ceux qui étudient les Bantu et les primitifs.
Mais une vue plus
pénétrante dans le monde d'idées des Bantu est tout aussi nécessaire pour tous
ceux qui vivent parmi eux. Ceci vaut pour tous les Coloniaux mais davantage pour
ceux d'entre eux qui veulent diriger des Noirs, pour ceux qui veulent les juger
ou veulent les soigner, pour une bonne évolution du droit clanique, pour tous
ceux enfin qui veulent "civiliser", éduquer et élever les Bantu. Cela vaut pour
tous les Coloniaux de bonne volonté et au plus haut point pour les
Missionnaires.
Lorsqu'on n'a pas
pénétré la pensée la plus profonde, la plus profonde personnalité des Bantu,
lorsqu'on ne connaît pas le fond sur lequel repose toute leur activité et toute
leur pensée, alors on ne comprend pas encore les Bantu. On n'arrive pas avec eux
au contact intellectuel. Il est impossible de se faire comprendre, surtout en ce
qui regarde les réalités supérieures spirituelles. On risque, en voulant
"civiliser", de tuer "l'homme" et <d'augmenter> le nombre des déracinés et
de préparer ainsi la révolte. On ne sait quel chemin prendre avec les coutumes
indigènes et le droit coutumier, car on ne sait pas choisir et ventiler, on n'a
pas de critère sûr et ferme pour ne retirer seulement que le bon et le juste, et
pour aussi retirer tout le
bon et le juste de ce qui est de travers, et de respecter cela, de le conserver
avec soin, de l'épurer et de l'élever, et ensuite de le faire servir de chaînon
et de pont vers ce qui existe chez <nous> de vraie, profonde et réelle
civilisation. C'est seulement de la vraie, de la bonne base originelle que nous
pouvons mener les Bantu à la seule vraie civilisation
bantu.
Que jusqu'ici en haut
lieu on ne sache où aller avec la civilisation bantu, que maintenant moins que
jamais il n'existe de solide politique bantu et qu'il n'est pas encore donné de
sûres, de bonnes directives dignes de foi pour l'évolution et la civilisation,
cela tient bien à ce que l'on ne connaît pas assez bien encore leur ontologie,
que l'on n'a pas encore établi leur système de pensées, la synthèse de leur
mentalité et qu'ainsi l'on ne peut pas encore en juger [ni bien juger le
droit].
On a aussi dit et
répété qu'évangélisation et catéchèse doivent être [appliquées,] adaptées;
adaptées à quoi? On peut bâtir des églises dans le style indigène, emprunter des
mélodies indigènes pour des cantiques pieux, porter le vêtement du Bédouin ou du
mandarin, mais la seule véritable, la plus nécessaire de toutes les adaptations
est l'adaptation de l'esprit.
Mais de cela nous
parlerons plus tard, lorsque vous lirez mon essai de catéchèse adaptée, que je
soumettrai à votre jugement.
4.La cassure entre Blancs et Noirs reste
exister et s'élargit constamment aussi longtemps que nous laissons leur
ontologie sans y toucher
Pourquoi le Noir ne
change-t-il pas? Pourquoi le païen, le non-civilisé est-il ferme dans son
attitude? Et pourquoi tant d'"évolués" et de chrétiens ne le sont-ils pas? Parce
que le païen vit de son ontologie et de sa théodicée séculaires, qui englobent
toute sa vie en lui donnant une solution positive et complète du problème de vie
et parce que d'autre part, les "évolués" et beaucoup de chrétiens ne savent pas
mettre en correspondance ou en concordance leur nouvelle attitude de vie avec
leur propre philosophie, laquelle est restée intacte ou sinon rejetée et
méprisée en bloc avec toutes ses pratiques.
Cette philosophie était
cependant ce qu'il y avait de plus véritablement 'humain' chez les Bantu; elle
formait son être même, le plus intime; s'en défaire est pour lui le suicide
intellectuel total.
Est-il donc étonnant
que le "Noir" continue toujours à percer sous le vernis blanc de sa nouvelle
"civilisation".
On s'en étonne que le
Noir, après avoir vécu des années durant chez les Blancs, est de nouveau
réadapté après quelques mois à la société de son terroir, et à nouveau mis sur
le pied d'une parfaite égalité? Il n'a pas même dû se rééduquer puisque dans son
for intérieur, dans sa plus profonde pensée, il n'avait jamais bougé. Qui ou
quoi aurait bien pu le détacher de sa philosophie?
Combien de civilisés ou
de vrais évolués compterions nous déjà parmi les Bantu? Des déracinés et des
dégénérés, autant qu'on veut. Des matérialistes, qui n'ont plus aucune attache à
la tradition philosophique de leurs ancêtres, ni encore aucune attache à la
conception [catholique] <chrétienne> du monde, et à la philosophie des
Blancs, existent à foison. Ou bien il y en a qui sont restés complètement un
muntu sous le vernis
d'imitation du Blanc. Comme ce clerc de l'Etat, un chrétien, chez qui, à
l'occasion de la récente rébellion, on pratiqua une perquisition. On lui trouva
un cahier plein de philosophie magique et de pratiques magiques, copie d'un
cahier d'un autre clerc, qui l'avait lui-même copié d'un autre,
etc.
A qui la faute? Au Noir
lui-même? [Au manque d'enseignement de la part de l'Européen?] Nous faisons
mieux ici de faire une confession générale ou du moins, ouvrons enfin les yeux.
Nous tous, missionnaires, magistrats, administrateurs et tous ceux qui sont ou
doivent être les guides des Bantu, nous n'avions pas pénétré jusqu'à l'"âme" des
Noirs, pas aussi loin que nous l'aurions [dû, ou] voulu. Les spécialistes non
plus. Que ce soit seulement la constatation d'un regret plutôt qu'un aveu
repentant, peu importe: le fait est là, que, si nous n'avions pas saisi
l'ontologie des Bantu, nous n'étions pas en état de lui fournir une nourriture
intellectuelle et assimilable, ou un système intellectuel intelligible. Il est
constant que par un "c'est idiot, c'est mauvais" l'ensemble de leurs
"enfantillages ou trucs de sauvages" condamnant le tout, nous avons tous apporté
notre coopération pour tuer l'homme dans les Bantu.
Mais il appert aussi
bien que tous les intellectuels de bonne volonté, tous les dirigeants ici chez
les Bantu, même... et surtout les Missionnaires, peuvent encore être de quelque
utilité pour la civilisation des Bantu. Car pour les amener à la vrai
civilisation, il faut encore bien autre chose que la prospérité [économique des
coloniaux] <matérielle>, que l'action sociale et les améliorations
sociales pour les Noirs, plus encore que l'enseignement de nos écoles ou que la
fabrication de clercs, quelque chose de plus aussi que le
"kifrançais".
Naguère, moi aussi,
avec tant d'autres, je pensais que l'on pouvait escamoter en un tour de main
toutes les balivernes des Bantu avec des causeries sérieuses sur les phénomènes
naturels, l'hygiène, etc. Comme si les sciences naturelles démolissaient leur
sagesse de vie, leur philosophie. Nous n'avons atteint avec cela que leurs
sciences naturelles; leurs pensées les plus profondes sur l'univers, nous les
avions laissées intactes.
Un exemple peut
illustrer cela. Combien de cas n'avons-nous pas tous rencontrés où un Noir était
[inculqué] <inculpé> d'être cause de maladie ou de mort d'un autre Noir,
et cela uniquement parce qu'il existait une querelle entre eux, ou parce qu'il
avait injurié, maudit ou menacé cet autre Noir? C'est là une palabre de tous les
jours. Et l'accusé paie, souvent sans rechigner, l'indemnisation réclamée
<parfois même à l'encontre de la sentence d'un tribunal européen>. Pour
les Bantu, on n'en sort pas: le cas est clair et indiscutable. Ils ont, des
relations entre les hommes, de la causalité et de la responsabilité, une autre
idée, un concept
intellectuel autre que nous. Et ce qui nous paraît incompréhensible et
illogique, raisonnements d'obscures têtes noires ou de ce que nous prenons
peut-être pour intérêt, soif d'argent ou extorsion du faible par le fort, est
pour eux, dans le fond le plus vrai, la conséquence logique d'une vue plus
profonde de la nature des choses, une nécessité
ontologique.
Essaierait-on
maintenant de vouloir convaincre les Noirs de leur illogisme, en leur montrant
comment cet homme est tombé malade ou est mort, quelle a été l'occasion et la
cause physique de sa maladie et de sa mort, alors nous perdrions notre temps et
nos peines. Nous pourrions lui donner un cours de microbiologie ou, avec un
microscope ou des analyses chimiques, laisser voir ou découvrir lui-même de ses
yeux la cause réelle de la maladie ou de la mort. Mais avec cela la question ne
serait pas résolue pour lui. La question chimique ou médicale le serait. Mais la
question la plus profonde de la cause ontologique, la vraie "cause" reste
toujours exister pour leur pensée profonde, pour leur sagesse d'ontologues. Ils
sont et restent logiques et nous verrons plus tard
comment.
C'est ainsi que chez
nous le Noir apprend à lire, à écrire, à calculer et tenir une comptabilité, des
sciences techniques et mécaniques; mais lui aussi bien que les gens des villages
sentent et expérimentent tous les jours que par notre incompréhension et par la
"force" des Blancs ses "raisons" ne sont plus reconnues et sa profonde sagesse
de vie en est froissée. Son estime pour nous, sa confiance en nous [n'a jamais
pu être profonde et] risque de se perdre sans rémission.
5.Ces concepts fondamentaux et ces
premiers principes constituent-ils une vraie philosophie?
Dans les dernières
décades, on a soutenu successivement que le fondement, l'origine de la religion
des primitifs a été: le manisme, l'animisme, la mythologie des astres, le
totémisme, le magisme, jusqu'à ce qu'enfin on a découvert que les primitifs sont
parti d'une foi et d'un culte se rapportant à un Etre suprême, un esprit
créateur.
Tous ces -ismes ont été
décrits et étudiés par les auteurs et il est étrange combien d'auteurs ont
soupçonné, senti ou presque touché le fond de tous ces systèmes et pratiques,
notamment l'idée fondamentale de l'ontologie primitive. Mais a-t-on déjà quelque
part étudié systématiquement cette ontologie[[22]]?
Pourquoi n'existe-t-il
pas encore une définition nette bien définie et surtout... généralement admise
pour: animisme, dynamisme, totémisme ou magie? L'Européen manque-t-il
d'intelligence ou de vocabulaire? Je pense que tous ces systèmes primitifs n'ont
pas été étudiés et définis de manière assez systématiquement philosophique du
point de vue primitif. Beaucoup de soi-disant définitions décrivent uniquement
le côté externe et superficiel des usages locaux.
Pourquoi le munganga bien connu, quel que soit
son nom, est-il nommé, selon les auteurs, magicien, féticheur, nécromancien,
medecine-man, l'homme de l'art, etc.? Donc pas de définition exacte. Mais que
pense le Noir de ce personnage. C'est cette définition-là qu'il importe de
connaître.
Prenons maintenant que
le Noir soit "animiste", en ce sens qu'il attribue une "âme" <aux êtres
existants, ou qu'il serait "dynamiste"> en ce sens qu'un mana ou
force, animant tout serait présent dans la communauté des êtres. Alors reste la
question à poser aux Bantu:
Comment, selon vous,
les "âmes" ou ces forces générales peuvent-elles agir sur les êtres? Comment les
êtres peuvent-ils agir les uns sur les autres? Comment aussi le bwanga,
ce soi-disant remède magique, l'amulette ou le talisman, peuvent-ils, selon
vous, "guérir" l'homme?
Comment le
mfisi, le muloji, le jeteur de sorts, peuvent-ils vous tuer, même
à distance?
Comment un mort peut-il
revivre dans quelqu'un? Qu'appellez-vous revivre ainsi? Comment la cérémonie
d'initiation peut-elle faire d'un simple particulier un munganga, un
guérisseur magique, ou mieux un guérisseur ontologique? Qui initie: l'homme ou
l'esprit? Comment l'initié reçoit-il "connaissance" et
"force"?
Pourquoi la malédiction
possède-t-elle un pouvoir de destruction? Comment peut-elle avoir ce pouvoir?
Pourquoi des catéchumènes disent-ils deux, trois jours avant leur baptême lors
de l'examen qu'ils doivent subir: "oui, les remèdes magiques ont une force, mais
nous chrétiens nous ne pourrons pas nous en servir"?
De telles questions
vont plus loin que l'extérieur des pratiques. Et la réponse existe, donnée par
les Bantu, toujours identique à elle-même, toujours la même. Tout ce qu'on nomme
magie, animisme, manisme ou dynamisme, pratiquement tous les usages bantu, se
fondent sur un même concept de la nature ou de [la consistance]
<l'essence> intime des êtres en général, sur le fondement de leur propre
ontologie. Ou sinon, la première notion, le premier concept intellectuel sur
l'être, sur l'existence[[23]]
et sur ce qui existe réellement en fait d'êtres, sont-celà autre chose
qu'ontologie ou science de l'être?
6.Les Bantu, entre autres, ont-ils une
philosophie?
On admet généralement
que l'humanité évolue. Les Bantu parmi lesquels nous vivons ne sont plus de purs
primitifs. Eux aussi ont déjà évolué. Leur religion a aussi certainement évolué.
Il en sera bien de même de leur conception de vie, de leurs coutumes et de leurs
pratiques.
On a soutenu qu'à la
base de la religion des primitifs se trouvent le manisme, l'animisme ou le
totémisme ou la magie. Selon les dernières conclusions de la science cependant,
il est historiquement démontré que le culte de l'être suprême est au moins aussi
ancien, sinon antérieur à la magie.
Cela veut-il dire
maintenant que les Bantu, par exemple, ont d'abord été adorateurs de Dieu, puis
animistes et ensuite totémistes, etc. et auraient ainsi chaque fois changé de
religion? Irait-on soutenir que ces différents systèmes religieux auraient été
des révolutions, de brusques cataclysmes, ou ne serait-il pas plus judicieux de
dire que pareils systèmes religieux ont subi une évolution lente de la religion
primitive? La solution me paraît claire: pas de révolution mais une
évolution.
Et voici d'ailleurs la
plus belle épreuve: les Bantu actuels croient et vivent encore dans ces éléments
primitifs de la croyance originelle <en Dieu> et ils sont en outre encore
manistes et animistes et dynamistes et totémistes et praticiens de la magie. Et
il est un fait, au surplus, et chacun pourra facilement le constater sur place,
que les Bantu <actuels> affirment et soutiennent de ces soi-disant
manisme, animisme, fétichisme, etc.: "Tout cela nous est donné par Dieu, Esprit
supérieur, et voulu par lui pour secourir l'homme".
Va-t-on alors encore
dire que les Bantu, en acceptant ces diverses pratiques, ont chaque fois changé
de mentalité, de système intellectuel, de concept de l'univers? Et si maintenant
en réalité chez les Bantu tous les éléments de toutes les pratiques susnommées
coexistent, et selon leurs dires, ne s'excluent pas, mais se complètent,
oserait-on alors encore affirmer que les Bantu actuels possèdent en même temps
six, sept différentes philosophies [ou religions]?
Nous ne pouvons tirer
raisonnablement aucune autre conclusion que de dire que toutes ces
manifestations [ne sont pas des religions, mais qu'elles] répondent toutes à une
même conception de la vie, à un même concept de l'univers, à une seule
métaphysique du monde.
De leur point de vue
tous ces usages à base de religion, aussi bien que la conception du droit qui en
résulte avec sa réglementation de la société, [sinon du monde,] sont logiquement
liés et justifiés par une seule philosophie, une même ontologie des
Bantu.
Il ne s'agit pas ici de
rechercher l'origine, ni l'histoire de la philosophie des Bantu. Il ne s'agit
provisoirement non plus ici de l'exactitude de leur idée [religieuse]
<fondamentale>, de leurs premiers principes ontologiques, ni de juger de
leur valeur. Laissons provisoirement de côté toute appréciation et essayons
d'abord de découvrir quelle est la conception bantu, leur concept intellectuel
du monde, des êtres, les vivants et les inertes, les visibles et les invisibles.
Et cette manière intellectuelle de voir, soit-elle vraie ou erronée, juste ou
pas juste, cette vue plus intime de la nature des choses et leur substance est
de l'ontologie bantu, constitue une véritable
métaphysique.
Non les Noires, mais
nous, nous devons apprendre à penser plus philosophiquement; sans philosophie,
l'ethnologie n'est qu'un folklore. Nous ne pouvons pas <continuer à> nous
contenter d'expressions comme celle-ci qui se rencontrent couramment: "forces
mystérieuses des êtres", "certaines croyances", "influences indéfinissables" ou
"une certaine conception de l'homme et de la nature". Pareilles définitions sans
contenu ne sont pas des définitions, sont loin d'être scientifiques. Il n'est
pas certain que les Bantu vont nous fournir eux-mêmes une terminologie
philosophique complète. Un essai d'ontologie bantu systématiquement explicitée
doit venir de nous. Et lorsqu'elle existe, alors nous dirons aux Bantu et nous
leur dirons clairement ce qu'ils pensent dans le tréfonds de leur être à propos
des êtres, ils se reconnaîtront eux-mêmes et leurs pensées dans nos paroles et
ils diront alors: "vous nous avez compris, vous "savez" comme nous
"savons"".
Ce qui est plus,
lorsque nous adaptons la vraie religion à ce qu'il y a de bon dans leur
ontologie, alors nous recevons, comme je l'ai moi-même éprouvé, de ces
réflexions: "Maintenant vous ne vous trompez plus, maintenant vous parlez tout à
fait comme nos pères, nous avons toujours pensé que nous avions
raison".
Et maintenant une
dernière remarque.
En fait, ces quelques
mots d'introduction n'ont été écrits que parce que l'étude elle-même de
l'ontologie des Bantu était déjà prête, que la mise en ordre des concepts
philosophiques des Bantu était déjà faite, ainsi que l'adaptation de nos idées
religieuses, de notre catéchèse à leur philosophie. Analyse et induction nous
avaient conduits à l'ontologie.
Cette introduction est
donc une réponse à des réflexions et à des objections de confrères à notre essai
d'ontologie même, à l'étude et à l'exposé que nous avions faits. Elle est le
fruit de discussions parfois animées. C'est des réflexions de ces confrères que
s'est fait la nécessité de prévenir certaines objections [ou certains préjugés]
qui, sans la présente introduction, se seraient maintenues ou manifestées, dans
le chef de plusieurs intellectuels.
J'espère donc que le
chemin est préparé et nivelé. Beaucoup seront persuadés que la philosophie, une
véritable philosophie est possible chez les primitifs et qu'il y a lieu de la
rechercher. Plusieurs m'ont déjà dit: oui, c'est bien cela que j'avais toujours
pensé.
La question de
l'ontologie bantu, de l'existence de l'ontologie bantu [ou même clanique], est
posée et nous pouvons donc commencer avec l'exposé de la philosophie des Bantu
et, probablement, celle de tous les primitifs, de tous les "peuples
claniques".
L'ONTOLOGIE DES
BANTU
1.Notre
terminologie
Avant de commencer
l'exposé de la philosophie bantu, il nous faut bien dire un mot des termes que
nous sommes obligés d'employer. Ceci afin de prévenir d'inutiles
objections.
Puisqu'il s'agit de
philosophie, nous devons bien nous servir de termes philosophiques et de termes
compréhensibles pour un Européen. Puisque les Bantu ont actuellement une autre
philosophie que nous - appelons la provisoirement "philosophie magique" - nos
termes ne couvriront peut-être pas toujours l'idée philosophique bantu. Nos
termes ne feront quelquefois qu'être approximatifs de ces notions et principes
qui sont étrangers à notre [conception du monde]
<philosophie>.
Devrions-nous employer
des termes littéralement traduits du bantu, nous serions quand même contraints
de les expliquer au moyen des nôtres, aussi longtemps que le lecteur n'est pas
mis au courant du contenu de la terminologie indigène mais connaît les
nôtres.
Mais nous allons, en
employant nos expressions [françaises], indiquer chaque fois en quel sens ils
doivent être pris en indiquant ce qu'il y a de trop ou de trop peu dans notre
terme pour exprimer correctement et complètement l'idée bantu. Nous dirons dans
quel sens spécial les termes usités doivent être compris, selon le caractère
très particulier de la philosophie bantu.
Au cas où la
terminologie adoptée par nous paraîtrait inexacte, que le lecteur nous en
propose une meilleure, de manière que sa collaboration nous fasse atteindre un
résultat parfait et définitif.
Au reste la présente
étude en est encore plutôt à l'état d'hypothèse; elle ne constitue qu'une
première épreuve pour une philosophie bantu déjà systématiquement développée. Et
dans cette étude, il existe deux éléments qu'il faut bien
distinguer:
1)l'analyse de la philosophie bantu
telle qu'elle se présente ou me paraît être;
2)la terminologie dans laquelle j'essaie
de la rendre intelligible à des Blancs.
Ce second élément
pourrait être trouvé très défectueux sans que pour autant l'objet même de
l'étude, c'est-à-dire une vue de l'ontologie des Bantu, soit nécessairement
fausse ou inexacte. La terminologie est ici chose secondaire pour nous, les
conceptions des Bantu eux-mêmes sont l'essentiel. Que le lecteur veuille donc
bien d'abord porter uniquement son attention sur ces
dernières.
2.La méthode
Comment maintenant
procéderais-je le mieux pour présenter au lecteur un exposé systématique de la
philosophie bantu et pour démontrer que cet exposé est vrai? Car, il faut que
les deux se fassent: développer la théorie et démontrer qu'elle est tirée de la
pensée bantu et s'y applique, aussi bien qu'à la manière de parler, de faire ou
de laisser, disons à toute la vie bantu.
Tout cela n'est pas
possible en une page. Nous aurons à traiter la matière pièce par pièce,
méthodiquement, sans entremêler les éléments.
Allons-nous maintenant
commencer par comparer le langage, la façon d'agir, les institutions et les
coutumes, les analyser, en extraire les idées fondamentales, et alors seulement
en fin de compte en donner une systématisation et résumer [la synthèse
idéologique] <le système de pensée> des Bantu?
C'est là en fait le
chemin que j'ai suivi mais il est long, très long. C'est une voie de recherche
et de tâtonnement, où l'on admet et puis rejette, des clartés qui ensuite à
nouveau se troublent. C'est une histoire sans fin... ou qui du moins finalement
se termine dans des principes peu nombreux, clairs, solides, bien définis
lesquels se fondent en un tout logique. Il m'a semblé sans intérêt de faire
aussi parcourir au lecteur toute la longueur de ce
chemin-là.
Au surplus j'avais déjà
expérimenté moi-même qu'il conduit à des discussions qui entravent la bonne
marche. Lorsqu'on commence par le détail des usages, des paroles et des
institutions, on commence aussitôt à discuter des questions accessoires. Les
usages ont, à côté de leur idée de base, aussi leur propre couleur locale. L'on
commence alors facilement à dire: "Chez nous cet usage n'a pas cette forme-là,
chez nous les Noirs le disent autrement, etc."
Je trouve donc plus
expéditif de donner dès l'abord simplement une hypothèse <complète> de la
philosophie bantu.
D'abord un exposé
complet de la théorie et ensuite seulement des exemples, des expressions et des
cas pratiques où la théorie trouve son application. De cette manière les
applications vont mieux éclairer la synthèse. Et si alors cette application
d'une philosophie bantu plus développée paraît fournir une explication
rationnelle suffisante des faits, alors cette application sera en même temps une
preuve de la vraisemblance ou même de la justesse de
l'hypothèse.
Il m'a déjà été donné
d'éprouver que ceux qui n'avaient encore lu que l'exposé d'ensemble de la
théorie, veulent immédiatement objecter soit contre la théorie elle-même, soit
contre la terminologie employée... mais tout cela d'un point de vue européen.
Mais j'éprouve ensuite qu'à la lecture des nombreuses applications [que je donne
dans la suite], on doit finalement concéder: "En effet, la [vérité]
<réalité> de cette philosophie bantu doit être quelque chose
d'approchant". Aussi m'a-t-on concédé que si, surtout à première vue, cette
terminologie ne satisfait pas, il est pourtant difficile, pour ces conceptions
très originales, de découvrir la terminologie européenne qui convienne plus
exactement [pour la philosophie européenne].
J'ai pensé que
l'imperfection possible des termes, ou même l'approfondissement incomplet [du
système] <de la synthèse>, ne devait pas retenir plus longtemps la
publication des résultats déjà atteints et leurs conséquences pour une
philosophie des Bantu. La présente publication fournira en effet à tous les
chercheurs l'occasion d'aider à une recherche ultérieure et d'atteindre ainsi
ensemble quelque chose de durable.
Il ne reste alors plus
rien à faire au lecteur que d'achever sa lecture dans cet état d'esprit-ci:
provisoirement faire abstraction de notre propre philosophie et de toutes les
idées que l'on se faisait déjà d'une philosophie chez les Bantu ou chez les
Primitifs. Lire cette étude sans idées personnelles, comme quelque chose de
neuf; tâcher de pénétrer le sens de ce qui est dit ici et ne pas laisser son
attention s'égarer à discuter la manière d'exposer, ni les termes
usités.
Puis, provisoirement
suspendre son jugement sur la théorie elle-même, et patienter jusqu'à ce que les
preuves et les applications soient données. Sinon, comment pourrait-on juger?
Lorsque les preuves seront données, il sera loisible de fournir des remarques et
des objections tant qu'on veut et aussi au sujet de la justesse de l'exposé des
conceptions bantu et du bon emploi des termes. Faisons comme les Noirs entr'eux:
Lorsqu'ils ont à débattre une question judiciaire, il est de règle que celui qui
expose son cas ne soit pas interrompu. Lorsqu'il a cessé de parler,
l'intermédiaire ou le juge lui demanderont cependant encore: Avez-vous fini de
dire? Et ce n'est qu'ensuite que la parole sera donnée à la partie
inverse.
3.L'attitude de vie des Bantu: elle est
concentrée autour d'une seule valeur: la force de la vie
Il y a quelques mots
qui reviennent sans cesse dans la bouche des Noirs. Dans ces mots ils expriment
ce à quoi ils attachent la plus haute valeur dans leur existence. Ce sont comme
<des variations> du leitmotiv de tout leur langage, de toute leur pensée,
[de toute leur activité et de toutes leurs abstractions] <dans tous leurs
faits et gestes>. Cette plus haute valeur est: la force, vivre fortement, force de
vie.
De tous les usages
curieux pour lesquels nous ne trouvons ni sens, ni raison, les Bantu eux-mêmes
disent qu'ils existent: pour l'obtention d'énergie vitale, de force vitale[24]
pour être avec force[25],
pour renforcer la vie[26],
et pour renforcer la vie dans la progéniture[27].
Les Bantu expriment la
même idée de façon négative lorsqu'ils disent: Nous agissons et vivons de la
sorte pour être sauvés du malheur[28],
ou de diminution de vie ou de diminution de l'être[29],
pour nous préserver d'influences qui nous diminuent ou nous
annihilent.
Force, vie puissante,
énergie vitale, sont la raison d'être des prières et des invocations adressées à
Dieu, aux esprits, aux morts, de tout ce que nous nommons "magie" ou devination,
de l'emploi de tout "remède magique" ou mieux de toute force naturelle
renforçante.
Eux-mêmes disent qu'ils
consultent le devin pour apprendre de lui des paroles de vie. Chez lui on
apprend la manière de fortifier la vie[30].
Bwanga - ce qu'on a traduit par médicament
magique -, ne doit pas, selon eux, être nécessairement appliqué à la blessure,
ni à la place malade. Bwanga
n'a pas un effet directement thérapeutique sur une plaie mais nous fortifie
directement, notre puissance de vie.
Lorsque les païens
invoquent Dieu, les génies ou les morts, ils demandent par dessus tout:
"Laissez-moi aller en force".
Lorsqu'on dit à des
païens de laisser là des "remèdes magiques" parce qu'ils sont contraires à la
volonté de Dieu, et par conséquent mauvais, ils répondent: "Comment
pourraient-ils être mauvais?" Ce que nous appelons "magie" n'est pas autre chose
pour eux que la mise en oeuvre des forces de la nature, qui sont mises à la
disposition des hommes par Dieu pour le renforcement de leur énergie de
vie.
Dieu même, lorsqu'ils
abandonnent toute image ou périphrase, les Bantu le définiront et le
considéreront comme "Le Fort, Le Puissant", Celui qui a la force par Lui-même et
comme Celui qui est le Renforçateur, le Donneur de Puissance de tout le
créé.
Dieu est le dijina dikatampe, le Grand nom parce
qu'il est la Grande Puissance, le Mukomo comme disent les Baluba, qui
est plus fort que tout le reste.
Les esprits
surnaturalisés des premiers fondateurs du clan possèdent leur propre puissance
exceptionnelle comme premiers-nés du genre humain, comme les successeurs de
l'héritage divin, la puissance de vie humaine. Les trépassés ordinaires ne
comptent également que pour autant qu'ils fortifient et perpétuent leur
puissance de vie dans leurs descendants.
Ainsi, selon les Bantu,
tous les êtres de la création ont leur propre force vitale, humaine, animale,
végétale, minérale et chaque être a reçu de Dieu sa puissance propre pour
fortifier celle de l'être le plus fort de la création:
l'homme.
Le plus grand bonheur,
le seul bonheur pour le Bantu, c'est de posséder de la puissance de vie[31],
d'être fort: le plus grand malheur, le seul malheur, c'est d'être diminué dans
sa puissance de vie, dans sa force vitale.
Chaque maladie, chaque
blessure, chaque contrariété, chaque souffrance, épuisement, fatigue, chaque
injustice ou insuccès, tout est nommé et considéré par les Bantu comme une
diminution de l'être, une diminution de force vitale.
Maladie et mort ne
sortent pas de notre propre force vitale, de notre propre puissance, mais
viennent du dehors, d'une puissance plus grande qui nous influence. Et c'est en
renforçant notre puissance de vie que les "moyens magiques" raffermissent notre
vie contre les forces extérieures nocives autres.
N'est-il pas
[sur]naturel dès lors que les Bantu dans leurs salutations font surtout état de
puissance de vie et disent: "Vous êtes fort[32]",
"vous avez vie", "avez-vous forte vie?"[33]
et qu'ils expriment leur commisération en ces mots: "Votre force de vie est
diminuée; on diminue votre force vitale". C'est là la signification profonde de
leur formule de condoléances: wafwa ko: nous avons toujours traduit: vous
mourez, mais à cause de pareille mauvaise traduction nous ne pouvons que trouver
les Bantu incompréhensibles, exagérés, ridicules, quand nous nous mettons à
réfléchir que cent fois par jour ils prétendraient "mourir" de faim, de froid,
de fatigue, pour des faits journaliers ou pour un peu de migraine ou le moindre
désappointement. Ils veulent simplement parler d'un peu de perte de force vitale
et ainsi leurs façons de parler sont pour eux raisonnables et pleines de
sens.
Pour eux d'ailleurs
existent kufwa, kufulula, kufwididila, des degrés accentuant la
diminution d'intensité de vie, jusqu'au tout dernier, qui consiste à paralyser
complètement la puissance de vie, ce qui est tout autre chose que notre
traduction erronée: mourir à nouveau ou mourir tout à
fait.
Et ainsi il devient
tout à fait clair, ce qu'on dit des païens, que la plus forte raison qui les
empêche d'abandonner leur "magie" et de devenir chrétiens, c'est la peur de voir
aller à rien leur force vitale s'ils cessaient d'employer ce qui, dans leur
idée, n'est autre chose que les forces de la nature destinées à renforcer leur
être, leur vie.
Ces quelques
considérations sur l'attitude de vie des Bantu seront suffisantes pour faire
voir que l'idée centrale de puissance de vie s'y trouve incluse: puissance de
vie dont Dieu est la source, laquelle est chose invisible mais cependant la plus
haute dans l'homme et laquelle peut trouver son renforcement dans toutes les
<autres> forces [et dans tous les] <ou> êtres de
l'univers.
4. L'ontologie des
Bantu
A.Le concept: être
Tout l'effort des Bantu
va vers la puissance de vie. Leur concept fondamental est, en ontologie, celui
de puissance de la vie, de force vitale.
Dans notre philosophie,
nous tâchons de nous former un concept universel sur les êtres. Après avoir
laissé tomber tout l'accessoire, tout ce qui n'est pas nécessaire pour maintenir
uniquement l'idée d'être ou de chose, nous disons que la simple définition:
"quelque chose qui est, ce qui existe" est suffisante pour contenir les éléments
indispensables pour l'idée universelle, transcendante, abstraite
d'"être".
Il peut y avoir dans
notre philosophie des différences d'opinion concernant le concept d'"être" et
sur son application, en sens identique ou en sens analogique, à tous les êtres,
Dieu y compris. Mais il reste constant que notre idée abstraite d'"être"
constitue une idée statique.
Et c'est précisément
ici qu'existe une différence entre notre concept d'être et celui des Bantu et de
tous les peuples non civilisés. Là où nous pensons à l'être, les Bantu pensent à
l'énergie[34].
Là où nous parlons
d'êtres concrets, les Bantu parlent de forces concrètes. Nous disons que les
êtres sont distincts selon leur nature et leur genre. Les Bantu voient des
forces qui diffèrent de nature et de genre. Suivant eux, il existe: la puissance
divine, puis les <forces> humaines, [les] animales, [les] végétales et
[les] purement matérielles ou minérales; ce sont des forces, pour eux,
concrètes.
Nous avons une idée
statique des êtres; eux en ont une dynamique. Eux pensent que chaque être a ou
possède une force et je crois même que suivant leur philosophie, chaque être EST
une force.
Nous pouvons nous
former une idée universelle, transcendante d'être, sans y inclure le concept ou
la note de force; les Bantu pas. La force est suivant eux un élément essentiel
de l'être même, une note inséparable de l'idée d'"être". La force appartient à
l'essence même de l'être. Sans l'idée de force, pas d'idée d'être, et sans
l'élément de puissance, pas d'être concret et existant.
Ce qui précède est un
minimum que nous devons admettre comme fondement d'une ontologie bantu:
notamment que les Bantu lient l'idée de force à l'idée d'être, même dans l'idée
la plus abstraite possible d'un "être". Pour le moins devons-nous dire qu'ils
possèdent une idée d'être qui contient deux notes: l'être est alors quelque
chose qui a une force.
Mais je pense que nous
devons aller plus loin. Notre terminologie doit réfléchir avec le plus de
précision possible ce qui est propre à la philosophie bantu et cela n'arrive
pas, je pense, lorsque nous voulons rendre l'idée d'être chez les Bantu en
disant que "l'être est quelque chose qui possède la
force".
Car, selon les Bantu,
la force n'est pas une réalité <accidentelle> [accessoire à l'être,
surajoutée; ce n'est même pas un élément essentiel] de la pleine notion d'être:
la force est le concept d'être, lui-même. La force forme l'être même; un être
est une force. Que le lecteur, à la fin de cette étude, juge lui-même de
l'exactitude ou non de cette hypothèse.
A l'encontre de notre
définition: l'être est ce qui est, la définition de l'être par les Bantu devrait
être formulée comme suit: "l'être est une force qui est, une force qui existe".
Ils n'auraient donc pas la notion de force comme élément nécessaire, lié à la
notion d'être mais la notion de force se trouverait chez eux à la place de la
notion d'être. Ainsi auraient-ils, tout comme nous, un concept transcendantal à
note simple, unique: nous "être", eux "force", <nous "quelque chose qui
existe", eux "une force qui existe">.
Chaque être étant une
force et n'étant un être que pour autant qu'il est une force, cette notion est
applicable à tous les êtres: à Dieu, aux hommes, vivants ou morts, aux animaux,
aux plantes et aux minéraux. L'être est force; les Bantu se représentent tous
ces êtres comme des forces.
Les Bantu cependant
n'emploient pas ce terme général de "force"; ils pensent bien très
philosophiquement mais ils parlent concrètement. Ils nommeront chaque être par
son nom mais l'essence intime de ces êtres leur est présente à l'esprit comme
étant telle ou telle force déterminée, et non pas uniquement comme quelque chose
de statique.
On ne peut cependant
pas conclure de là que les Bantu soient des dynamistes ou des énergétistes, qui
admettraient une force universelle pénétrant tout, une sorte de force magique
universelle, appelée par certains auteurs ainsi là où ils parlent de mana, bwanga ou kanga. C'est là une présentation
européenne de philosophie primitive mal comprise.
Les Bantu connaissent
très clairement la distinction, la différence essentielle entre les divers êtres
ou forces. Et dans les différentes sortes de forces, intrinsèquement
différenciées ils comptent aussi bien que nous sur les unités existantes en
elles-mêmes, ou individuelles, chacune étant une force à
part.
De là alors aussi que,
il faut considérer comme étranger à la philosophie bantu, le double principe de
bien et de mal, comme force universelle ou encore ce que l'on nomme "essence
commune", "communauté d'espèces" ou "communauté de substance", lorsqu'on veut
prendre ces notions dans leur sens philosophique propre.
Dans les êtres visibles
les Bantu distinguent ce qui peut être perçu par les sens et "l'être lui-même".
Par "l'être même" ils désignent la nature intime, l'essence même de l'être,
c'est-à-dire de cette force déterminée. Ils expriment cela en langage imagé
lorsqu'ils disent: chaque être contient encore un être; dans l'homme il y a
encore <invisiblement> un petit homme. Mais on se tromperait en voulant
faire passer cette image pour la représentation stricte, exacte et complète de
la conception bantu. Ils ne font différence dans leur langage imagé qu'entre
[l'accessoire, visible de l'être ou de la force et la nature extérieurement
intrinsèque, invisible de la force et être] <l'accidentel, le visible
extérieurement de l'être et la force ou la nature intrinsèque, invisible de cet
être>.
Nous distinguerons par
exemple dans l'homme son âme et son corps, et après que l'homme aura été ainsi
partagé en deux parties, n'exprimerons bientôt plus où est resté l'homme même[35].
Si nous devions avec
notre mentalité européenne, chercher chez les Bantu les termes exacts pour ces
morceaux de l'homme, par exemple "l'âme de l'homme" nous allons avoir la plus
grande difficulté. Les Bantu ne parlent et ne pensent en effet pas ainsi, si ce
n'est sous l'influence des Blancs.
Ils distinguent dans
l'homme: son corps, son ombre, son souffle, qui est aussi naturellement <la
manifestation,> un signe <extérieur> de vie mais tout cela est
[mortel,] passager et ne rend pas ce que nous entendons par âme, notamment [pas]
ce qui subsiste après la mort, même lorsque le corps a disparu et que l'ombre et
le souffle n'existent plus.
Ce qui subsiste après
la mort, les Bantu ne le désignent pas par un terme distinct, cela j'entends
toujours les anciens le nommer l'homme même, lui-même, aye mwine, cela
c'était ce petit homme, [homunculus,] qui était caché sous les apparences
extérieures, cela c'est le muntu qui a quitté les
vivants.
Ainsi "muntu"
[doit aussi] <ne peut>, croyons-nous, [ne pas] être traduit par notre
terme "homme". Le muntu a naturellement un corps visible, mais cela ce
n'est pas le muntu même. Le "muntu" me disait un Noir, signifie ce
que vous nommez en français "la personne", non "l'homme". Muntu serait
alors plutôt cette force concrète possédant raison et intelligence. Et en ce
sens ce Noir était logique que j'entendais dire: Dieu est la grande personne,
Vidye i muntu mukatampe; il est le grand muntu, un être grand,
puissant, raisonnable, ou une force grande.
Les bintu sont
alors bien des "choses" mais mieux exprimées selon la philosophie bantu: "des
êtres [ou forces] non raisonnables", [non doués de raison] <ou des forces non
vivantes>.
B.Chaque force peut devenir plus forte
ou plus faible
Chaque être peut
devenir plus fort ou plus faible
Nous disons par exemple
de l'homme qu'il peut grandir et se développer, qu'il peut acquérir des
connaissances, exercer son intelligence ou sa volonté et ainsi augmenter sa
capacité. Mais par tous ces développements et acquisitions il ne sera pas devenu
plus homme qu'auparavant, sa nature humaine est restée dans tout cela immuable.
On possède la nature humaine ou on ne la possède pas, elle ne peut pas augmenter
ni diminuer, le développement a lieu seulement dans les accessoires, dans les
facultés.
L'ontologie ou science
des forces des Bantu se trouve en opposition exacte avec pareille notion. Quand
les Bantu disent: je suis devenu plus fort, ils disent tout autre chose que nous
lorsque nous disons que nos forces s'accroissent.
L'être, selon les
Bantu, EST force, la force n'est pas à distinguer de l'être. Et quand le Noir
dit que la force s'accroît, ou qu'un être s'est fortifié, cela devrait être
exprimé dans notre langue <et mentalité> par les mots: "cet être s'est
accru en lui-même, sa nature même s'est renforcée, augmentée". Ce que la
théologie catholique enseigne de la réalité surnaturelle de la grâce: qu'elle
peut croître et se fortifier en elle-même, les Bantu admettent quelque chose
comme cela dans l'ordre naturel des choses, de chaque être, de chaque
force.
C'est alors en ce sens
que doivent être compris tous ces termes que nous avons cités, où nous disions
que l'attitude de vie des Bantu est concentrée autour de l'idée de force vitale:
être fort, fortifier sa vie, vous êtes fort, [vous êtes avec force,] allez en
force, ou encore: votre force de vie est diminuée, atteinte,
kufwa.
C'est en ce sens qu'il
faut comprendre ce que Frazer a dit dans Le Rameau d'Or: "L'âme, comme le
corps, peut être grasse ou maigre, grande ou petite" et "la diminution de
l'ombre est considérée comme l'indice d'un affaiblissement analogue dans
l'énergie vitale de son propriétaire"[36].
C'est aussi ce que M.
Possoz veut dire là où dans ses Eléments de Droit coutumier nègre, il
écrit: "L'existence est pour le Nègre chose d'intensité variable" et où il parle
de "diminution" ou "renforcement de l'être"[37].
Ici, il nous faut
nécessairement dire quelques mots de l'"être"[38],
de l'existence des êtres et des forces. L'origine, l'existence, la subsistance,
l'annihilation d'êtres ou de forces est attribuée par les Bantu uniquement et
exclusivement à Dieu. Le terme "créer", le terme exact, vrai, pour faire exister
[ce qui n'est pas encore], là où il n'y a rien, est connu dans les dialectes
bantu: kupanda [en kiluba, anga en lomongo]. Ainsi les Bantu
attribueront la conception [du foetus] directement à Dieu [quant à son être
même, quant à "lui-même"]. Et quand on pense qu'un être peut, selon les Bantu,
détruire complètement un autre être, de manière [qu'il n'en existe plus rien,]
qu'il n'existe plus, alors on ne fait que mal présenter leur idée. Une force
peut être plus forte qu'une autre et la paralyser, la diminuer et finalement la
rendre totalement incapable d'agir, mais la force elle-même subsiste.
L'existence vient de Dieu. Une force créée ne peut enlever son existence à une
autre force.
C. La force peut influencer la
force,
c'est-à-dire un être
peut agir sur un autre
Nous parlons
d'interactions mécaniques, chimiques, psychiques entre les êtres. Nous
connaissons encore une autre causalité ou efficience, la causalité sur
l'existence même d'un être, donc sur l'être comme tel: cette causalité-là existe
entre Créateur et créé. Cette causalité, cette relation entre donneur
d'existence et être créé reste constante entre eux deux; l'être porte en soi
dans sa nature même, cette constante dépendance, dans son existence et dans sa
subsistance.
Nous ne connaissons pas
pareille dépendance entre les êtres créés entr'eux. Nous nommons substances les
êtres créés, c'est-à-dire dans le sens philosophique: les êtres existent sinon
par eux-mêmes, du moins en eux-mêmes, in se, non in alio. Un enfant, une
fois né, est un être nouveau, un être humain complet. Il a son entière nature
humaine et son existence humaine, indépendante de celle de son père. Dans cette
nature humaine de l'enfant, ne subsiste plus une relation constante de
dépendance envers les êtres qui sont ses parents.
Cette conception
d'êtres se trouvant côte à côte, totalement indépendants l'un de l'autre, de
substances - dans le sens philosophique strict - est également étrangère à la
philosophie bantu.
Dans la conception des
Bantu, les êtres créés se trouvent plus ou moins comme Créateur et créature dans
un rapport intime ontologique. Suivant eux, d'être à être, de force à force, il
peut sortir des influences, des interactions ontologiques, qui ne sont ni
mécaniques, ni chimiques, ni psychiques. Dans les forces créées, les Bantu
admettent une causalité d'une force sur la nature intrinsèque, sur l'essence
d'une autre force ou d'un autre être. Une force peut augmenter ou diminuer une
autre. Cette causalité dans les êtres n'est pas une causalité surnaturelle qui
surpasserait les forces de l'être créé. C'est une causalité qui suit la nature
même des êtres, et ces influences, ces effets de vie sont des effets très
naturels. Leur connaissance et celle des principes de ces actions et une
connaissance naturelle, sont de la philosophie, sont de l'ontologie, et dans
leurs applications inférieures, rien d'autre que la connaissance de la nature
selon les Bantu.
On a appelé magie ces
influences ontologiques. Si l'on doit conserver ce terme bien connu de magie, il
faut commencer par le comprendre en ce sens de la philosophie bantu, du point de
vue bantu. Dans ce que les Européens appellent la magie des primitifs, il n'y a
pas question, selon les primitifs eux-mêmes, de forces surnaturelles,
indéterminables, mais bien de la nature telle que Dieu l'a faite et mise à la
disposition des hommes.
Les auteurs, dans leurs
considérations sur la magie, parlent de "magie de similitude, de sympathie, de
magie par contact, magie du désir exprimé"...
Mais la similitude, le
contact, le désir exprimé appartiennent non pas à l'essence de ce qu'on nomme
magie, notamment aux actions ontologiques de créature à créature; le fait seul
que ces appellations veulent désigner des "sortes" de magie, prouve qu'ils ne
rendent pas la nature profonde de la magie mais uniquement ses
accessoires.
Un enfant par exemple,
quoiqu'il ait crû jusqu'à devenir un homme adulte, restera toujours - selon les
Bantu - un homme, une force, une dépendance intime, une soumission ontologique
sous cette force que sont ses père et mère. La force aînée restera toujours plus
forte qu'une force puînée, et continue toujours à lui être
causale.
Ainsi, selon la
philosophie bantu, tous les êtres - forces - de la nature, ne sont pas une foule
de forces indépendantes mises côte à côte, mais tous les êtres sont, d'être à
être, - suivant une ordonnance et des lois que nous allons décrire plus loin -
en relations [ontologiques] entre eux. Rien ne se meut dans cet univers de
forces sans que le reste ne bouge ou ne puisse être mu. L'univers des forces est
comme une toile d'araignée, dont on ne fait pas vibrer un menu fil sans que
toute la toile ne vibre aussi.
On pense et on soutient
aussi que les êtres, que les forces n'acquièrent de force pour agir l'un sur
l'autre, que par l'intermédiaire d'esprits ou de morts. Pareille allégation
vient de nous autres Européens, non des Noirs. Quoique les morts interviennent
<par exemple> pour faire connaître à un vivant, certaines forces, selon
genre et nature de celles-ci, par là ils ne changent pas le genre et cette
nature des forces naturelles. Et les Noirs disent même expressément que les
êtres ont force en eux-mêmes, qu'ils sont des forces, créées comme telles par
Dieu, de façon que l'intervention d'esprits ou de morts <pour l'existence des forces> reste sans
objet, et n'est qu'invention des Blancs.
D.Les forces sont rangées suivant leur
rang de vie et de primogéniture
Comme il existe des
castes en l'Inde, comme chez les Juifs existait le pur et l'impur, ainsi pour
les Bantu les êtres sont divisés en groupes ou genres suivant leur force vitale
ou leur rang de vie.
Au-dessus de toutes les
autres forces il y a Dieu, l'Esprit et Créateur, le mwine [bukogo]
<bukomo> bwandi, Celui qui a la force par lui-même. Il porte les
autres forces à l'existence, les maintient en subsistance, et les renforce. Par
rapport aux autres forces, il est aussi considéré comme le "fortifiçateur des
forces et des vies".
Sous lui viennent les
premiers-nés d'entre les hommes; les fondateurs des divers clans. Ces
fondateurs, les premiers à qui Dieu communiqua sa force vitale, avec le pouvoir
d'avoir une influence vitale sur toute leur descendance, se trouvent comme
chaînon supérieur entre Dieu et l'humanité, si haut dans la conception nègre
qu'ils ne sont plus considérés comme de simples trépassés. Ils ne sont même plus
nommés simplement morts mais par exemple chez les Baluba, des bavidye,
comme des êtres spiritualisés, des êtres de plus haut rang de vie, les
ayants-droit directs, dans une certaine mesure s'entend, de la force de
Dieu.
Selon le degré de
primogéniture, les ancêtres du clan sont suivis de tous les autres défunts du
clan; ils forment la lignée de vie suivant laquelle les <forces>
premiers-nés exercent de l'influence sur la génération
existante.
Sous eux viennent les
hommes vivants ici sur terre. Et ces hommes vivants sont à nouveau hiérarchisés,
non seulement selon le droit, mais dans leur être même, selon la primogéniture
et l'ordre de la vie, c'est-à-dire la force vitale.
Mais un homme vivant ne
pend pas dans le vide, il habite sur son sol, comme la force vitale et royale
qui règne sur ce sol avec tout ce qui y vit, homme, animal et
plante.
Le premier-né, dans un
groupe humain ou clan, se trouve là, selon les Bantu par règlement divin, comme
un chaînon du renforcement de la vie entre les ancêtres et la progéniture. Il
est celui qui fortifie la vie de son peuple et de tout ce qui lui est inférieur,
c'est-à-dire les forces animales, végétales ou organiques qui vivent sur son
sol, y existent, y croissent au service de son peuple. Le vrai chef, suivant la
conception originelle et suivant l'organisation des peuples claniques, est,
suivant eux, le père, le maître, le roi, la source de vie forte; il est comme
Dieu lui-même.
Par là on comprend
alors ce que les Noirs voulaient dire, là où l'administration voulait nommer un
nouveau chef, qui, selon le rang de vie, [sa force vitale,] ne pouvait
aucunement former ce chaînon entre l'ascendance et les vivants. Ils disaient:
"Mais il est impossible que ce candidat de l'administration soit chef. Cela ne
peut être, tout simplement. Car ainsi plus rien ne pourra pousser ni croître sur
notre sol, les femmes ne pourront plus engendrer et tout ce qui vit, sur ce sol,
deviendra stérile". Pareilles réflexions et pareil désespoir prenant et profond
chez les Bantu, reste pour nous une énigme incompréhensible, aussi longtemps que
nous n'avons pas pénétré leur conception de vie, leur philosophie de l'univers.
Mais avec la théorie des forces cela devient clair comme le soleil, simple et
logique.
Sous la classe des
forces des hommes vivants viennent alors les autres forces: les animaux, les
plantes et les minéraux. Mais aussi parmi ces trois classes de forces, il existe
un rang d'ordre selon la force vitale, l'ordre de vie ou la
primogéniture.
Ainsi il peut y avoir
une analogie entre un groupe humain pour son rang précis dans les clans ou les
groupements de vie [ontologique] et un groupe d'animaux, qui par exemple
occupent un rang égal de vie parmi la classification des forces animales. Il
peut y avoir une analogie de primogéniture, chacun dans sa classe propre ou une
analogie d'assujettissement. Un groupement humain et une sorte d'animaux peuvent
se trouver, chacun dans sa classe d'êtres, soit sur un même [rang], soit sur un
[rang] <degré> différent de force vitale ou de <rang de>
vie.
Le respect des rangs de
vie, se tenir à son rang, ne pas vouloir se porter plus haut qu'on ne l'est, et
ne pas considérer comme égales des forces de vie supérieures ou ne pas
s'adresser à elles de cette façon, voilà le fond <du> tabou et du
totémisme, si souvent étudiés et pourtant pas encore
compris.
E.Le centre de la création est l'homme
et l'homme vivant ici sur terre est le centre de l'humanité entière y compris le
monde des défunts
Les Juifs ne
possédaient pas une idée claire de la vie future et de la récompense par Dieu du
bien et du mal [faits sur terre] <après cette vie
terrestre>.
Jusqu'à peu avant la
venue du Christ ils n'ont pas eu une claire notion d'une vie future
bienheureuse. Le "Shéol" était plutôt un lieu de désolation et les conditions de
vie y étaient plutôt peu consolantes et certainement pas enviables pour des
hommes qui avaient le bonheur de vivre encore sur terre.
Les défunts vivent,
aussi selon les <dires superficiels> bantu, dans une situation de vie
diminuée, comme diminués en force de vie. <Pourtant, parlant strictement au
sens philosophique, suivant la réalité profonde, les Bantu acceptent que les
défunts premiers-nés conservent leur force de vie supérieure et paternelle
et> ce qu'ils pourraient avoir gagné en connaissance plus profonde des forces
de la nature et de la vie [et par leur rang plus élevé de primogéniture].
<Leur diminution de force est donc moins ontologique qu'on ne pourrait croire
à première vue, mais> ils ne le possèdent que pour le raffermissement de la
vie de ceux qui sont encore sur terre. Un mort qui ne peut plus venir en rapport
avec les vivants, qui ne peut plus faire agir sa force de vie sur les vivants,
est complètement mort, disent les Noirs. Ou mieux, cette force vitale humaine,
déjà diminuée par sa mort, est descendue jusqu'à la limite de sa diminution
possible à tel point qu'elle ne peut plus exercer aucune force de vie sur les
vivants et devenue totalement sans action. Et cela est considéré comme la plus
grande perte pour le mort lui-même; les morts eux-mêmes cherchent des rapports
avec les vivants et à [exercer] <perpétuer> leur action vitale sur cette
terre.
Aussi les forces
inférieures - animaux, plantes, minéraux - n'existent, selon le plan de Dieu,
que pour fortifier la puissance de vie des hommes vivants.
Les forces vitales
supérieures et inférieures sont donc considérées par les Bantu par rapport avec
les forces des hommes vivants. Et c'est pour cela que je préfère nommer les
influences d'être à être des "causalités de vie" <plutôt> que des
"causalités d'êtres"; car les êtres les plus inférieurs, eux aussi, les
inanimés, les minéraux, sont des forces qui par leur nature sont à la
disposition et en relation avec les forces que sont les hommes, les forces
humaines vivantes, ou comme nous dirions avec la force vitale des
hommes.
Le Blanc, un nouvel
être, qui paraît tout à coup dans le monde des Bantu, a été - comment eut-il pu
en être autrement - considéré du point de vue de l'antique philosophie et
ontologie bantu. Le Blanc a été inséré à sa place exacte dans [la force de
l'univers] <l'univers des forces> tel que les Bantu se le
représentaient.
Il ne leur a pas fallu
beaucoup de temps pour remarquer la puissance technique du Blanc. Le Blanc leur
parut être totalement maître des forces naturelles puissantes. Le Blanc devait
donc bien être un premier-né, un plus puissant dans l'humanité, plus fort en
force vitale que n'importe quel homme noir. La force de vie du Blanc est même
tellement grande que contre lui tous les manga ou forces de la nature agissant
dans l'homme même, que les Noirs pouvaient trouver sur leur propre sol, ne
pouvaient rien.
F.Les lois générales de l'action
vitale
De ce qui a été dit
ci-dessus sur l'ordre des êtres ou forces, selon leur être intime, sur les
classes selon leur rang vital, sur les degrés de force de vie et la
primordialité de la primogéniture [ou origine], on a déjà pu déduire que
l'univers des forces, selon les peuples claniques, est fort bien et fort
précisément ordonné, qu'il existe comme une hiérarchie ontologique entre les
forces.
De là suit alors que
l'action des forces, que les influences vitales elles-mêmes ont lieu suivant des
lois constantes. L'univers est dans la conception des Bantu non pas un ensemble,
sans ordre, de forces entrecroisées et s'entrechoquant. On ne peut pas dire que
cette philosophie des forces constitue une invention incohérente de
l'imagination des sauvages; et il ne faut pas prétendre qu'une force déterminée
agit tantôt en bien, tantôt en mal, sans qu'on puisse <le prévoir, ou> en
découvrir la raison. Certaines influences peuvent en effet ne pas avoir été
prévues mais leur "pourquoi" peut cependant être trouvé. Quand un moteur ne veut
pas tourner, cela peut être un fait complètement imprévu mais pour cela il ne
faut pas conclure que les lois de la mécanique ne sont ni fondées ni stables. Le
trouble même ne pourra, à l'examen, être expliqué que par une loi de mécanique
également constante.
De même dans la
mécanique des [forces ontologiques] <influences de vie>. Il y a des
actions qui sont possibles ou nécessaires; d'autres sont métaphysiquement
impossibles entre tels êtres déterminés. La possibilité des actions de vie ou
d'être peut être formulée dans quelques lois <métaphysiques> générales,
constantes, immuables [de la métaphysique clanique].
Ces lois
paraissent pouvoir être formulées comme suit
1. - L'homme
(vivant ou trépassé) peut directement renforcer un autre homme ou le diminuer
dans son être.
Pareille action est
possible, et a nécessairement lieu, de premier-né ou de force vitale plus
puissante sur puîné ou force vitale humaine moins forte.
Lorsque cette puissance
de vie reste sans action, c'est parce que l'influencé est plus fort en lui-même
que l'agent ou qu'il reçoit d'une force vitale extérieure, Dieu compris [une
plus grande force de vie].
2. - La force
vitale humaine peut directement agir sur l'être de forces inférieures (animales,
végétales ou minérales).
3. - Un être
raisonnable (esprit, défunt ou homme vivant) peut agir indirectement sur un
autre être raisonnable par action vitale sur une force inférieure (animale,
végétale ou minérale) et en faisant agir cette force-là sur un être doué de
raison.
Cette action-là agira
tout aussi nécessairement, à moins que l'autre être raisonnable ne soit plus
fort, soit fortifié par un être raisonnable plus fort, ou se protège lui-même
par des forces de vie inférieure qui surpassent celles de l'adversaire [par
action indirecte].
Note
Il y a des auteurs qui
affirment que des êtres inanimés, pierres, roches, ou arbres, plantes, sont
désignés par les Bantu comme bwanga, comme exerçant une action
directe sur la vie de tout qui en approche. Si cela devait exister, alors se
poserait la question: "ces forces inférieures, peuvent-elles agir par
elles-mêmes sur des forces supérieures (humaines)?" Il y a des auteurs qui
prétendent que si. Je n'ai pas encore pu observer ce fait chez des Bantu. Mais,
a priori, de leur philosophie, fondée sur leurs usages et leurs dires, je tire
que pareille possibilité est contraire à leur théorie générale des forces. Selon
la métaphysique des Bantu, une force inférieure ne peut pas agir sur une
supérieure. Du reste, les exemples qui sont donnés par certains auteurs de
pareilles actions d'inférieur à supérieur, sont des cas dont ils doivent
eux-mêmes déclarer que ces êtres inférieurs se trouvent sous l'action de morts,
par exemple.
De même certains
phénomènes naturels ou certaines merveilles de la nature, des rochers, des
chutes d'eau, des arbres déterminés, sont considérés comme des manifestations de
la puissance de Dieu ou comme le signe, la manifestation ou la résidence d'un
génie particulier.
Je pense donc que c'est
en ce sens que doit être expliqué le cas de forces inférieures (animaux, plantes
ou êtres minéraux) qui agissent vitalement sur des forces supérieures
(humaines). Ces êtres inférieurs ne possèdent pas cette force en eux-mêmes, mais
peuvent user de la force supérieure d'un être plus fort (Dieu, esprit, défunt)
et cette explication cadrerait alors parfaitement avec les lois métaphysiques
des actions vitales. Cette explication ne serait donc qu'une application de la
troisième loi ci-dessus donnée.
LA SAGESSE ET LA
SCIENCE DE LA CONNAISSANCE CHEZ LES BANTU
1.Qu'est la sagesse chez les
Bantu?
La sagesse est la vue
plus profonde dans la nature des êtres, des forces; [vraie sagesse dans la
connaissance des êtres;] la vraie sagesse bantu est une science
ontologique.
Le sage par excellence
est donc Dieu, qui connaît tous les êtres, c'est-à-dire qu'il les connaît
suivant la nature et les caractères de leur énergie.
Lui, la force
même, celui qui possède toute énergie par lui-même, et qui a fait toutes les
autres puissances, qui est plus fort que toutes, il les connaît toutes, sait
comment elles s'ordonnent, dépendent l'une de l'autre, et comment elles peuvent
agir et en réalité agissent l'une sur l'autre. Il connaît donc la raison de tout
ce qui arrive. Vidye uyukile <(Dieu sait)> [La connaissance de
Dieu], est le dernier mot des Baluba devant tout problème insoluble, devant tout
malheur inévitable, partout où la sagesse humaine reste à
court.
Dans un procès, lorsque
toute instruction humaine contraint de déclarer un homme coupable, celui-ci
peut, lorsqu'il est sûr de son innocence, dire: Vidya uyukile, Dieu le
sait, Dieu connaît tout ce qui arrive, et connaît l'homme dans son être intime.
Lorsque les manga, moyens magiques de renforcement de l'être, ne
suffisent pas, l'homme des manga dira: Vidye wakoma, Dieu est
fort, c'est-à-dire plus fort que mes manga; mais ceux qui, parmi les
païens, ne croient pas à des influences de vie, à ce que les Européens appellent
magie, en resteront là, devant un malheur dont ils ne connaissent pas la cause,
avec un: Vidye uyukile, Dieu le sait et le permet. Car il ne se passe
rien sans la permission du plus fort. Dire qu'il le sait, veut dire: il sait ce
qui arrive, mais signifie encore bien plus: "Il a ses motifs pour
cela".
Dieu connaît, et il a
donné aussi à l'homme la "puissance" de connaître. Chaque être est une force, et
chacune de ses facultés est une force: la force de connaître et la force de
vouloir [en sont deux]. Les hommes peuvent donc savoir. Mais avant tout, ce sont
les fondateurs du clan <qui savent>, les bavidye, et sous eux, les
premiers-nés, trépassés ou vivants.
Et pour les hommes
aussi, la vraie sagesse c'est la métaphysique, la pénétration par l'esprit dans
le monde des puissances, dans ses lois générales, dans sa hiérarchie, dans sa
cohésion et dans les relations mutuelles de force à force.
D'abord, dis-je, les
premier-nés, car en effet, comme la force vitale humaine, ou l'être humain,
n'existe pas par lui-même, mais dépend essentiellement et continue à dépendre
d'aînés, ainsi également le pouvoir de connaître est aussi bien que l'être
lui-même, dépendant de la sagesse des aînés.
Lorsqu'on veut
interroger les Noirs dans leur village sur [leur histoire,] leur terre, un
événement, un procès ou quelque usage, combien de fois n'arrive-t-il pas alors
que les jeunes nous répondent: Nous, jeunes, nous ne savons pas, ce sont les
vieux qui savent. Et même au cas où il s'agit de choses que, selon nous, ils
savent très bien. Selon leur opinion, eux, les jeunes, ne savent pas, car ils ne
savent pas d'eux-mêmes ou par eux-mêmes. Ontologiquement et juridiquement,
l'ancien est au-dessus d'eux, et c'est lui qui, plus haut et plus profondément,
et en dernière instance, sait, possède la sagesse au-dessus des autres
hommes.
C'est ainsi que les
vieux disent tous: les jeunes ne peuvent pas connaître sans les vieux. N'y
aurait-il pas d'anciens disent les Noirs, les jeunes fussent-ils laissés à
eux-mêmes, le village irait à rien, les jeunes ne sauraient plus comment vivre,
par eux-mêmes ils ne pourraient pas connaître les usages, les lois ni acquérir
la sagesse ontologique, ils divagueraient et se
perdraient.
L'étude personnelle ni
les recherches propres ne peuvent fournir la sagesse. On peut bien apprendre à
écrire, lire, calculer, rouler en auto ou à exercer un métier, mais tout cela
n'a rien à voir avec la sagesse, cela ne donne pas de pénétration [métaphysique]
<ontologique> dans la nature des êtres. Ce ne sont là que des habilités,
d'enfantins savoir-faire, qui sont loin en dessous de la
sagesse.
Voilà comment les Bantu
parlent de sagesse. Et voici comment nous, Européens, devons, selon moi, parler
de cette sagesse bantu, comment nous devons systématiser leur science de la
connaissance.
2.La science des êtres est universelle,
pour le Bantu
Il est certain que la
philosophie des forces-êtres est une philosophie de vie. Elle peut avoir été
inventée pour la défense d'une certaine conduite de la vie, ou ce peut avoir été
une vue plus pénétrante de la nature qui a causé cette conduite de la vie, elle
est en tous cas en relations étroites avec toute la vie des Bantu. Elle donne
les raisons humaines intellectuelles, de toutes les coutumes bantu, elle donne
les directives générales pour toute vie privée du muntu, qui veut se
conserver ou se fortifier.
Ceci ne veut pas dire
que tout muntu nous déclarera les dix principales vérités de sa
philosophie de vie, mais il est pourtant sûr qu'un muntu qui ne règle pas
sa vie sur les lignes générales de cette séculaire philosophie des Bantu est
lui-même moqué comme kidima, comme homme qui ne possède pas l'esprit à
suffisance, pour passer comme homme complet et normal, mais passe pour un minus
habens. Un muntu normal connaît sa philosophie, connaît les êtres comme
étant des forces, sait parler de croissance de l'être et d'influence de l'être,
connaît les lois générales d'influence de l'être, telles qu'elles ont été
indiquées ci-dessus dans le chapitre qui traite de la métaphysique des Bantu.
L'ontologie, en tant qu'elle reste générale, et donc vraie philosophie,
constitue un bien commun à tous les membres de la communauté bantu. Cette
sagesse universelle est admise par tous, n'est plus pour ainsi dire mise en
doute actuellement; ses principes généraux sont pour eux des vérités
inattaquables.
Dans notre société
moderne, européenne, nous sommes arrivés si loin que, même après que les
fondements naturels de l'esprit humain ont été sapés, l'on se demande:
"Qu'est-ce que la vérité?", comme si l'on s'étonnait d'entendre parler de
quelque chose de si inouï. On se trouve, chez nous, devant ce fait
extraordinaire que des particuliers doivent entrer en lice pour démontrer aux
Blancs que la philosophie chrétienne et sa base, la loi naturelle et la
philosophie [de la nature] <naturelle>, forment la base de toute notre
civilisation occidentale, et que la chute <sera la suite de
l'extermination> de cette loi naturelle - et de sa connaissance - doit
entraîner la chute de cette civilisation, dont on fait si grand état, et pour
laquelle on soutient vouloir guerroyer.
Chez les Bantu la
situation actuelle est inverse. Chez nous existe une philosophie complète, comme
une solution suffisante et embrassant tout, le tout des problèmes de la vie: la
seule philosophie chrétienne, et derrière elle, encore des éléments ou des
résidus de philosophies magiques périmées. Chez les Bantu actuels, il existe
comme dominant tout, et actuellement admise généralement par tous, la
<philosophie> magique, et, à côté d'elle, encore quelques éléments d'une
philosophie exacte, <plus ancienne et plus> saine, qui n'admet pas
d'influences de l'être.
3.La philosophie bantu est fondée sur
l'évidence externe et interne
Lorsque les Bantu
admettent leurs conceptions actuelles sur les êtres, généralement, comme
indubitables, il en est ainsi, disent-ils, parce que leur sagesse leur a été
engendrée par leurs fondateurs et leurs premiers nés, en même temps que leur
force de vie, et leur est encore actuellement apprise par le moyen de la
divination. Mais à cela s'ajoutent alors des arguments, produits par
eux-mêmes.
Leurs ancêtres
provenaient de Dieu même; ils savaient donc bien mieux que leurs descendants.
Leurs ancêtres ont vécu avec cette philosophie et ont vécu de l'usage de ces
forces naturelles, ont conservé leur vie, l'ont transmise à leur postérité. Ils
ont sauvé la communauté bantu de la destruction, leur sagesse de vie paraît par
là bien juste, pleine de valeur, et bonne [à vivre]. Et puis il y a le fait même
que leur philosophie de la vie est si bien adaptée à leur vie à eux, ne laisse
pour ainsi dire aucun problème sans réponse, fournit des remèdes pour chaque
difficulté, et c'est pour les Bantu une preuve que cette philosophie est basée
dans le réel.
Comme Mgr Le Roy dit
dans La Religion des Primitifs[[39]]:
Le Noir se voit constamment en lutte avec les forces de la nature qui
l'entoure<nt>, et sort de cette lutte, tantôt en vainqueur, mais tantôt en
vaincu. Il constate chaque jour les forces cachées des plantes et des épices. Ce
sont là pour les primitifs des éléments de l'évidence interne de leur
philosophie des forces, pour leur concept d'êtres comme
forces.
Le fait qu'une force de
la nature l'une fois agit, l'autre fois n'agit point, qu'un remède a tantôt de
l'effet et tantôt reste sans, est pour eux raison suffisante pour conclure qu'un
être, une force, peuvent devenir plus forts ou plus faibles, que la force d'un
être peut devenir sans action, que le bwanga peut "partir", peut se
"refroidir", peut être "foulé aux pieds" comme ils le
disent.
Nous voyons ainsi que
la science de la connaissance, chez les Bantu, tient compte de l'évidence
extrinsèque, de l'autorité et de la plus grande force de vie des ancêtres, mais
aussi de l'évidence intrinsèque, de l'examen - de leur point de vue - de la
nature même et de ses phénomènes de vie.
On peut peut-être dire
qu'il y a quelque part une faute dans leur raisonnement, mais leurs conceptions
sont fondées en raison, leurs concepts, leur sagesse de vie sont de la science
rationnelle.
4.Pour les Bantu aussi il y a une
différence entre la philosophie et les sciences de la nature ou
physique
Les concepts
transcendantaux, universaux, sur les êtres, leur nature générale, leurs forces,
actions et relations ou influences réciproques, tout cela c'est de la
philosophie bantu. Et cet ensemble est dans le rayon de l'intelligence commune
de chaque muntu
normal.
Et si maintenant on
voulait ridiculiser cette philosophie et la ramener à une fantaisie enfantine,
en disant que ces conceptions ne sont pas basées sur une connaissance
expérimentale, il faut bien se garder de faire une objection qui serait
peut-être bien plus stupide que cette soi-disant conception ridicule du monde
des primitifs.
Notre philosophie
est-elle basée sur des expériences, des analyses chimiques, de la mécanique ou
de l'anatomie? La science de la nature ne pourrait renverser une philosophie;
une science naturelle ne constitue pas une philosophie. Nos ancêtres ont formé
un système philosophique qui est loin d'avoir été renversé par nos sciences
positives les plus raffinées. Et ces ancêtres ont tiré leurs vues
intellectuelles sur l'être des choses, d'une science expérimentale très pauvre,
très déficitaire, et souvent erronée.
L'instrument de travail
de la science positive est l'expérimentation sensible, celui de la philosophie
est une considération universelle de la raison. On n'expérimente pas l'âme; on
peut faire des expériences qui peuvent amener l'intelligence à conclure à
l'existence de l'âme. Ce n'est pas le bistouri mais l'esprit qui découvre l'âme.
La réalité spirituelle et transcendantale atteint l'esprit et seulement
l'esprit, par raisonnements sur l'expérience [ou encore, sur l'évidence
extrinsèque d'un argument d'autorité]. Naturellement, il est supposé que l'on
ait accepté la valeur objective de la connaissance intellectuelle. Heureusement,
les primitifs, ni les demi-évolués ne sont pas encore assez "civilisés" pour
douter de la valeur de la connaissance intellectuelle et du raisonnement
intellectuel, [quoiqu'il faille dire justifiée la recherche des bases sur
lesquelles se fonde pareille connaissance].
Les concepts et
principes généraux sur les êtres, chez les Bantu, sont - à leur point de vue -
fondés sur l'argument d'autorité mais aussi sur leur propre vue de la
composition de l'univers, et c'est pour cela que cette philosophie, selon nous,
sera trouvée identique chez tous les peuples non-civilisés existants, et que
l'on ne peut pas extirper cette philosophie, sans plus, même chez les "évolués"
et les convertis.
Mais c'est autre chose
d'avoir une conception générale des êtres, et autre chose de connaître chaque
être en particulier, suivant sa propre nature intime. Ce n'est plus de la
philosophie que de dire d'un être déterminé que telle et telle est l'essence
spécifique de cet être déterminé, que telle ou telle est son énergie, que telle
ou telle est sa faculté ou sa qualité propre, qu'ainsi ou ainsi cet être
déterminé, cette force-là peut agir dans tel ou tel cas. Nous serions alors
plutôt dans la science naturelle. Notre science naturelle connaît-elle déjà la
nature et le caractère de chaque force naturelle déjà
découverte?
Chez les Bantu non
plus, la connaissance des êtres concrets n'est pas complète, il y existe des
différences d'opinion, et de l'ignorance. Cette connaissance n'est pas bien
commun de la communauté bantu, eux-mêmes reconnaissent qu'il existe encore tant
de mystères.
Qui peut connaître tous
les êtres, disent les Noirs. Dieu seul, qui a donné un nom à chaque chose parce
qu'il connaît le tout. C'est pour cela que les applications pratiques de la
philosophie bantu aux circonstances concrètes de la vie, aux pratiques des
manga, peuvent différer de
contrée à contrée. C'est pour cela qu'on peut trouver dans les divers pays des
usages qui paraissent s'opposer mais qui pourtant ne sont que des applications
variées des mêmes principes généraux de la philosophie
bantu.
Il y a cependant des
êtres connus selon leur nature particulière. Comme il a été dit plus haut, les
Bantu distinguent dans les êtres visibles, sa manifestation extérieure, et
l'être lui-même, la force invisible et sa nature invisible. Mais la force
invisible, ou nature invisible, peut surtout se concentrer, ou se manifester
davantage et s'extérioriser dans une partie bien déterminée de l'extérieur
sensible.
La force de vie peut se
trouver concentrée, être liée et se manifester dans ce que nous pourrions nommer
un noeud vital, un centre de vie. Ce centre de vie, ce noeud vital, ce signe de
la force de vie, les Baluba l'appellent: kijimba.
Un animal sera atteint
dix fois de flèches mais ne mourra pas, et un autre tombera dès la première
flèche. Cette flèche avait atteint le centre vital ou un centre
vital.
Qu'est-ce qui rend un
croco si dangereux? Où se trouve concentrée sa force de vie qui tue? N'est-ce
pas dans son oeil qui voit tout, épie tout? Quel est le symbole, l'instrument
animé de la force de vie destructrice de maître le lion? N'est-ce pas sa dent
canine terrible? N'est-ce pas naturel dès lors, du point de vue du Noir,
lorsqu'il veut s'approprier la force de vie d'un être inférieur, ou l'employer,
qu'il tâchera de conquérir et de matérialiser ce centre d'application de la vie,
ce lien entre l'être et lui, en se munissant d'un tel kijimba? C'est le
kijimba qui forme la partie constitutive principale, l'élément dynamique
de chaque bwanga.
Et la connaissance de
certaines forces de vie, et de certains bijimba, est assez uniformément
répandue parmi tous les Bantu. Ce sont les bijimba de certains êtres
puissants, qui sont destinés à aider dans certaines activités universellement
répandues, comme la chasse et la pêche. Car dans ces activités, il s'agit
précisément de vraie influence de vie, de lutte pour la vie, entre chasseur et
gibier vivant. Il y va donc de se trouver dans cette lutte aussi fort que
possible et de soumettre à son usage toute force de vie possible destructrice de
gibier, y compris celle d'êtres inférieurs.
Il existe maintenant
quelques lois générales pour la connaissance et la découverte de la force de vie
et de l'influence de vie de certains êtres. Ce sont ces principes qui sont pris
par certains auteurs pour des principes causaux, actifs de la magie. Ce ne sont
pourtant pas les principes actifs de la magie et ce n'est pas là l'emploi des
forces naturelles. Ces principes ne sont autres que les principes de la
connaissance de ces forces de la nature.
C'est ainsi que l'on
dit parfois "similia similibus curantur" et l'on y ajoute en ethnologie qu'une
force semblable agit précisément par cette similarité ou ressemblance. Je crois
avoir assez montré par ailleurs que la similitude n'est pas le fond de
l'influence de vie. Mais la ressemblance par exemple entre la force destructrice
de gibier du lion, ou du croco, et la volonté de tuer du chasseur, fait conclure
aux Bantu que ces forces sont de nature à pouvoir servir pour le métier de
chasseur ou de pêcheur, ou plutôt pour le combat des chasseurs et
pêcheurs.
Ainsi possède-t-on
encore un autre principe qui peut faire connaître la force de certains êtres.
L'être vivant a de la force de vie et de l'influence de vie sur tout ce qui lui
est soumis ou lui appartient. Et toute infortune dans ce qui appartient à un
homme est considérée par les Bantu, comme il a été dit plus haut, comme une
diminution personnelle. "Toute propriété est riche en influences mystérieuses"
dit Burton dans L'âme
luba[[40]].
Le fait que quelque chose appartient à quelqu'un, était en rapport avec lui, est
donc pour les Bantu un moyen de connaître que cette chose participe à
l'influence de vie du propriétaire. Et de là ce qu'on nomme, mais erronément,
"la magie de contact", ou "la magie sympathique". Ce n'est pas le contact qui
fait agir, mais seulement la force vitale du propriétaire, que l'on sait adhérer
à l'être de l'objet possédé ou employé.
Un troisième principe
de connaissance de la force vitale et de l'influence de vie dans certains cas
déterminés: la parole et le geste de l'homme vivant sont plus [d'une fois]
<qu'autre chose> considérés comme la manifestation extérieure directe de
la puissance de vie. Lorsqu'alors parole ou geste s'appliquent à une personne
déterminée, pour le bien ou pour le mal, on sait et on conclut qu'il sort de ce
premier sur le second, une bonne ou une mauvaise influence de vie. On appelle
cela "magie du désir exprimé" ou "par la mimique" ou "d'imitation". Et encore
une fois, ce ne sont pas ces paroles ni cette mimique qui exercent la puissance,
ce ne sont que des signes qui manifestent l'action vitale exercée, et la font
savoir aux voisins.
Ces trois principes, et
il y en a sans doute encore d'autres, sont les principes de la connaissance de
forces déterminées concrètes, et de leurs actions vitales. Ce sont les principes
de la connaissance de la nature par les Bantu. Ce sont des critères et non des
causes.
5.Qu'y a-t-il de sûr et qu'y a-t-il
d'incertain ou d'aléatoire dans les connaissances des
Bantu?
De ce qui précède nous
pouvons conclure quelles lois et quels principes sont certains, définitifs et
immuables selon la conception des Bantu eux-mêmes, et où le terrain de
l'incertitude, de l'ignorance, de l'éventuel commence.
Les principes généraux
et concepts universels donnés ci-dessus dans le second chapitre, comme
appartenant à l'ontologie générale des Bantu, sont, dans leur idée, des
principes solides et immuables. Aussi leur philosophie et leurs principes
métaphysiques sont-ils applicables à tous les êtres existants, universellement
valables, nécessaires, et ne connaissent pas d'exceptions comme
principes.
C'est donc une
objection européenne sans fondement de dire que ces conceptions des Bantu, et
leurs principes, sont essentiellement instables, fantaisistes, flottants. C'est
précisément le contraire qui est vrai, naturellement du point de vue des
Bantu.
Même les lois générales
de leur science naturelle, de leur physique, sont des lois constantes, notamment
ces trois critères qui précèdent, sur la connaissance de la nature et de
l'influence de forces déterminées.
Ce n'est que lorsqu'on
continue à descendre [dans les applications et la matière], dans le particulier,
que l'on atteint le royaume de [la divination] <l'approximation> et de la
supposition, de la spécialisation, de l'habilité et de
l'art.
Pour savoir quelle
influence de vie spéciale a diminué quelqu'un dans sa puissance de vie, de
manière qu'il soit devenu malade, il faut aller consulter des spécialistes doués
de plus haute connaissance des forces.
Pour savoir quelle
force de vie spéciale, [en] quel kijimba concret est apte à fortifier
l'être de tel individu, [pour cela] le premier venu ne se fie pas à lui-même, à
ses propres connaissances communes, normales, ordinaires, des forces de l'être.
Là il faut de la divination. Tout le monde ne sait pas tirer les cartes ni lire
dans la main. Tout muntu ne
sait pas être diseur de bonne aventure. Il [y] faut une connaissance
non-ordinaire, une connaissance des forces plus rare et de la puissance du
savoir. Mais comme ici il ne s'agit plus à proprement dire de philosophie
générale, mais de connaissance concrète de forces particulières, nous en
parlerons plus tard.
6.La sagesse des Bantu est-elle
naturelle, préternaturelle ou surnaturelle?
Naturelle est la
connaissance qui ne dépasse pas les forces de l'homme ordinaire; préternaturelle
est la connaissance qui est plutôt donnée à certains hommes mais sans que cette
connaissance ne dépasse les forces de la nature humaine, de l'intelligence
humaine; surnaturelle est la connaissance qui dépasse les forces de toute
intelligence humaine [par nature, et ne peut être obtenue que par révélation lui
faite par une force supérieure, une connaissance
supérieure].
De ce que nous avons
dit plus haut de la connaissance des êtres par les Bantu, il appert que leur
philosophie, pas plus que la nôtre, n'est que la connaissance naturelle
intellectuelle, ou conception des êtres, basée sur la nature, selon leurs
caractères propres.
Le critère pour la
découverte et la connaissance de forces et d'influx déterminés, n'est pas non
plus autre chose que de la connaissance naturelle, de la science positive des
Bantu.
La connaissance des
forces qui entrent en action dans des cas déterminés, la connaissance de chaque
chose en elle-même, avec caractéristiques, et possibilités d'action, sur des
personnes déterminées, cela est, je pense, de la connaissance hors-nature, et
seulement dans certains cas, où l'intervention directe ou indirecte de Dieu
devrait être supposée, on pourrait parler de connaissance <préternaturelle et
même> surnaturelle. [Mais pour cela pas encore
toujours.]
Ceci ne sont que des
conclusions des principes ci‑dessus énoncés; elles valent ce que la théorie sur
l'ontologie des Bantu vaut elle-même. Mais ainsi déjà, beaucoup de ces locutions
constamment employées par les ethnologues tombent d'elles-mêmes: connaissances
mystérieuses, surnaturelles, influences indéterminées,
etc.
De manière générale,
nous ne pouvons parler chez les Bantu que de connaissance ordinaire et
extraordinaire, mais qui restent toutes deux naturelles, parfois de
connaissances hors-nature.
Ici convient maintenant
un mot de ce qu'on nomme communément "initiation". Le kilumbu ou le
nganga [des Baluba], l'homme qui possède une vue plus profonde dans les
choses concrètes des forces naturelles et leurs interactions réciproques, et qui
a la puissance de choisir ces forces pour des cas déterminés et les faire agir,
ne peut devenir tel sans qu'il soit "saisi", pris sous les influences de vie
d'un ancêtre défunt, d'un génie, ou sans qu'il fût "initié" par un autre
kilumbu ou nganga.
Qu'un homme puisse être
influencé par un autre qui possède plus de connaissance, cela résulte des
principes généraux de l'ontologie bantu. Mais quelqu'un qui est ainsi saisi
tombe en "ravissement" au moment où le génie ou vidye le saisit, et c'est
bien à ce moment là que le néophyte reçoit cette nouvelle façon, cette plus
haute puissance de connaître et de faire influencer. Mais jusque là, il n'est
pas encore question d'initiation; il n'est question d'initiation que là où un
amateur se rend chez un kilumbu ou nganga, un homme des
manga et lui demande d'être instruit comme homme de manga. Peut-on
dire alors que l'initiation consiste en ceci que le nganga, initierait
son élève, son enfant dans le bwanga, comme disent les Baluba, aux
secrets de la magie et de l'art de la sorcellerie?
Le nganga ne
peut faire qu'enseigner à son élève les trucs et les cérémonies, il peut
l'éduquer dans cette vie plus haute qu'il va vivre désormais, mais lui donner la
force et le savoir, cela, je pense, qu'il ne le peut pas [aux yeux indigènes].
Il n'y aurait donc pour la puissance et la science proprement dite de l'homme
des manga aucune initiation, selon les concepts des Noirs eux-mêmes.
Quand le maître nganga a terminé son travail préparatoire, alors arrive
le moment où l'élève va recevoir sa force et sa science, dans la cérémonie de
soi-disant "initiation".
Et je suppose que c'est
un fait universel dans le monde muntu que, lors de cette cérémonie, le
nouveau-venu entre en transe, devient inconscient, est comme mort à sa vie
normale d'homme, et que, après cette absence de conscience, il renaît doué de la
puissance supérieure et de la connaissance supérieure, qui fait le
kilumbu ou le nganga[[41]].
Il est ressuscité, sous l'influence de son maître, à une puissance supérieure, à
une force vitale supérieure, mais cette puissance et cette connaissance sont
venues de l'ancêtre défunt ou du génie, sous l'influence duquel le maître de
l'initiation a reçu lui-même sa force et sa connaissance.
C'est seulement ainsi
que l'on peut expliquer que l'on entend parfois dire d'un élève que l'on ne
parvient pas à le mettre en transe ou en ravissement, et que le maître doit
dire: avec vous cela ne va plus. Il y a donc encore une force supérieure qui
doit intervenir, au-dessus de celle du maître; et on ne peut donc parler
proprement d'initiation.
Ces relations, ces
influences <vitales> de morts sur des vivants, sont des faits journaliers,
selon les Bantu. Ils ont lieu pour chacun d'eux dans une mesure plus ou moins
intense. Ils vivent en communion avec les morts, et cette influence des défunts
ne doit donc pas être prise dans notre philosophie pour extra-naturelle, mais
selon leur philosophie comme très naturelle, et être admise comme cours
ordinaire dans le monde des forces, en ethnologie[[42]].
7.Existe-t-il chez les Bantu de la
connaissance qui ne soit pas magique, c'est-à-dire qui ne soit pas connaissance
[vitale par] <de> force vitale? Et leur sagesse est-elle
critique?
On a prétendu[[43]]
que le Noir raisonne moitié comme nous, c'est-à-dire de manière critique et
selon la nature des choses, et puis tout à coup cesse toute raison et commence à
penser magiquement.
C'est ainsi que l'on
dit par exemple que le Noir, en faisant des filets, en mettant des pièges, et
généralement dans ses ruses de chasse, est très malin, dans notre sens européen,
sait bien quels instruments il doit employer, sait très bien les façonner de
manière pertinente, et examine bien ce qu'il y a à faire pour tromper les
animaux; mais alors, tout à coup, il laisserait là toute réflexion, lorsqu'il
fait tout dépendre de son esprit protecteur de la chasse ou de son bwanga de
chasse.
Je pense que l'on fait
là du Noir un homme double, et un mystère incompréhensible, illogique. Il se
peut fort bien que le Noir, en tirant des herbes, en râclant des lianes, en les
mettant à rouir ou <à> la confection de nattes, de petits paniers, ou
autres vanneries, a besoin de peu de connaissance supérieure, de peu
d'ontologie, et en voit peu. C'est là en effet du simple façonnage, ce n'est pas
de la sagesse, pas de la force de vie. Et pourtant, ils disent de beaucoup
d'habiletés, de beaucoup de techniques professionnelles, qu'elles lui ont été
données en même temps que son énergie vitale.
Mais ce qu'il y a
d'important surtout c'est de bien distinguer l'aptitude à bien façonner un objet
matériel et celle de façonner un instrument au moyen duquel on peut saisir
d'autres êtres et les assujettir. La première est enfantillage, la seconde est
oeuvre de vie.
Et il ne faut pas
s'étonner alors que le Nègre emploie aussi sa capacité professionnelle de
manière magique, pense dans son travail aux forces vitales avec lesquelles il
pense se trouver en conflit.
Celui qui creuse une
pirogue ne le fera pas sans que sa philosophie des forces n'y intervienne. Les
fondeurs de cuivre et les forgerons ne penseront pas pouvoir fondre le minéral
et ainsi faire changer pour ainsi dire l'être, de nature, sans qu'ils pensent
que là leur plus grande force essentielle ne doive subjuguer la force de l'être
qu'ils travaillent. Et le chasseur pensera que par une force vitale plus grande,
il a l'intelligence de façonner ses instruments à point et surtout de les
employer à bon escient dans son combat avec le gibier à capturer; et il admettra
en outre que c'est une influence de vie et notamment celle de son esprit
tutélaire de la chasse qui a dirigé l'animal vers ses
filets.
Je ne pense pas que
l'on puisse trouver quelque chose qui ait plus ou moins d'importance dans la vie
des Bantu, qu'ils ne mettent pas en rapport avec leur philosophie des forces,
leurs conceptions des influences vitales. Le premier petit article venu de
n'importe quelle revue traitant d'ethnologie ou de folklore nous en donne
immédiatement une flopée d'exemples.
La connaissance des
Bantu n'est pas bifide. Il n'existe pas chez eux une philosophie des forces à
côté d'un domaine des connaissances critiques. Leur philosophie des forces
pénètre toutes leurs connaissances, ils n'ont pas une autre conception du monde,
cette philosophie dirige également tout ce qu'ils font ou ne font pas, et chaque
acte pleinement humain est dirigé par cette science de
l'être.
Devrons-nous maintenant
dire que cette [métaphysique] <connaissance de l'être>, nommée magique
[par les européanisés], mais en réalité seulement une philosophie des forces,
n'est pas science critique? Ou que la philosophie des forces se trouve en
opposition telle avec la nôtre que nous puissions nommer celle-ci une
philosophie [à base de critériologie] <critique>?
Si l'on entend par
philosophie critique une philosophie fondée sur l'observation du réel, sur les
raisonnements des expériences humaines, alors j'estime que la philosophie des
Bantu, de leur point de vue, est pour les raisons citées ci-dessus, une
philosophie tout aussi critique que la nôtre. Leur philosophie repose suivant
eux sur une vraisemblance intrinsèque et extrinsèque. Si elle n'était pas telle,
il faudrait simplement conclure que leur système n'étant pas motivé le moins du
monde, est un produit de la pure fantaisie.
On pourrait au surplus
se demander s'il peut y avoir une philosophie réelle qui ne soit pas critique.
Autres est la question de savoir si leurs expériences ont été bien faites, et si
dans leurs déductions, ils n'ont nulle part commis une faute [principielle]. Un
système philosophique peut être critique et pourtant être trouvé faux. Si une
philosophie critique ne peut être que la seule et vraie conception de l'univers,
alors il ne peut y en avoir qu'une <seule philosophie>, et alors on ne
peut plus appeler philosophie aucun autre système de
pensée.
8.Les Bantu n'ont-ils donc aucune
connaissance expérimentale?
La question est
grossièrement posée. Elle ne peut que d'autant plus frapper l'esprit. Quand nous
parlons d'expérience, alors nous pensons quelque chose de différent que lorsque
les Bantu parleraient d'expérience. Quand nous expérimentons nous concluons avec
notre raison suivant notre science de la connaissance et notre ontologie, les
Noirs selon la leur. Nous concluons à la causalité selon notre métaphysique, les
Noirs à la causalité selon leur philosophie des forces, et des influences de
vie.
Un petit exemple montre
cela. Les Noirs connaissent expérimentalement des herbes et des plantes, qui
constipent, purgent ou désinfectent. Eh bien! Ils vont conclure: donc cette
feuille, cette plante est telle force. Et puisque parfois cette force agit et
que parfois elle n'agit point, ils concluent que [ces simples,] ces forces de la
nature, pour travailler plus sûrement doivent être excitées, mises en mouvement
par quelqu'un qui a reçu pouvoir à cet effet, par exemple par le nganga. Cette excitation a lieu tous
les jours chez les Baluba; cela s'appelle: kulangwila miji, exciter des
[radicaux] <racines>, les faire agir pour un malade.
Et ainsi l'on voit que,
encore une fois, toute connaissance des Bantu est une connaissance des forces,
et tient compte des lois générales de croissance de la vie et des influences
dans l'être.
Kamina, le
20.11.44.
LA THEORIE DU "MUNTU"
OU PSYCHOLOGIE DES BANTU
Après que nous avons
essayé l'analyse de la conception du monde ou ontologie et de la théorie de la
connaissance ou logique des Bantu, nous devons d'abord encore expliquer quels
concepts philosophiques ou généraux ils ont sur l'homme, avant que nous
puissions parler des actes humains, tels qu'ils les comprennent, de leur éthique
ou de leur droit.
Observation
préliminaire.
Dans l'esprit des
Bantu, et non pas dans celui des Européens, la psychologie bantu est à
rechercher et ce n'est que du seul point de vue de la mentalité bantu, du seul
point de vue de la philosophie bantu, que peut être construite une étude exacte
et vraie de la psychologie bantu.
Partir de notre
philosophie et de notre psychologie ou science de l'âme humaine, pour analyser
la science dite psychologie, telle qu'elle est pensée par des primitifs ou par
des primitifs plus évolués, comme le sont les Bantu, doit presque certainement
mener à un insuccès. Celui qui voudrait par exemple découvrir quels termes des
dialectes et idiomes bantu répondent à nos propres termes tels que âme,
intelligence, volonté, imagination, sensation, [sens intime,] etc., part de ce
postulat que les Bantu divisent, comme nous, [scolastiques,] l'homme en âme et
en corps, et qu'ils distinguent dans l'âme des facultés, comme nous faisons. Ce
n'est pas là une étude de psychologie bantu[[44]]
mais c'est prétendre qu'il n'y a pas lieu de faire cette étude et que nous
devons seulement rechercher chez les Bantu la traduction de nos propres termes
de psychologie.
Ainsi, pour ne pas
faire nécessairement échouer dès le début nos recherches, nous devons commencer
par faire abstraction de notre propre [système de] psychologie et nous tenir
prêts à la possibilité de découvrir peut-être une toute autre connaissance de
l'homme que la nôtre.
Le point de départ de
l'Européen qui veut étudier la psychologie bantu ne peut en être un autre que la
tabula rasa. Nous ne pouvons
faire qu'essayer d'analyser et de systématiser ce que les Bantu eux-mêmes disent
et pensent au sujet de ce que nous, nous appelons l'animal raisonnable.
Peut-être le résultat paraîtra-t-il pauvre. On dira peut-être: Ce n'est pas là
un système complet de psychologie! Et nous devrons certainement manquer là de
nombreuses distinctions et d'aussi nombreuses subdivisions dans lesquelles
l'Ecole européenne de philosophie a divisé l'homme, l'a coupé en petits
morceaux, de telle façon que nous ne retrouvons même plus dans nos pensées
celles qui pensent l'homme en son entier. Mais cependant nous pourrons, je
crois, amener quelques idées fondamentales, des dires des Bantu, idées
fondamentales qui constitueront la base nécessaire d'une psychologie bantu, à
rechercher plus tard à fond. Si l'ontologie bantu et la science de connaissance
bantu, déjà données ci-dessus, sont exactes, alors les quelques idées
fondamentales qui suivent vont donner la ligne dans laquelle il faudra continuer
les recherches afin de découvrir une psychologie bantu complète. Et les
conclusions ou applications et accessoires ultérieurs, qui seront encore
découverts, doivent cadrer avec les principes fondamentaux
émis.
A. Le "Muntu" ou la
"Personne"
L'idée d'être que les
Bantu se forment de toutes choses existantes, aussi bien de Dieu que des êtres
créés, est naturellement aussi d'application à l'homme. [C'est pourquoi
l'ontologie a dû précéder, avant de découvrir celui-ci et d'atteindre enfin le
droit coutumier[[45]].
Energie vitale,
croissance de vie et influence de vie, les trois grandes notions de l'ontologie
bantu sur l'[idée d'] être et sur les modalités de l'être, sont nécessairement
aussi les notions de base de la psychologie bantu. Elles donnent donc le plan de
la première partie de ce chapitre.
1.Le "muntu" est la force vivante [par
excellence]
Les Bantu voient dans
l'homme la force vivante, l'énergie ou l'être qui possède la vraie, la plus
haute vie et la plus réelle. Ils voient dans l'homme la plus haute, la plus
puissante des énergies, parmi toutes les forces créées, et parmi tous les êtres
et forces, notamment parmi les animaux, plantes et minéraux. Ces dernières
forces, basses, n'ont pas en elles la pleine, la vraie vie, cette vie plus haute
et plus forte du muntu.
Elles n'existent que par la prédestination divine [qui les affecte] au service
de la force de vie humaine, la plus haute
[créée] des forces visibles, ou vivantes.
On pourrait se demander
si les Bantu ne parviennent pas à définir plus positivement, [plus concrètement]
ou mieux cet être plus fort, plus élevé des êtres humains. En quoi consiste
selon eux précisément <"être avec de la force de vie supérieure, plus
vigoureuse"? En quoi consiste> cet être spirituel [qu'est le] <du>
principe vital ou l'âme, nous demanderions-nous suivant la ligne de notre propre
science psychologique.
Mais avons-nous déjà
bien donné les conditions suffisantes et nécessaires de l'"être spirituel"? Les avons-nous données en termes
<positifs> [de science positive ou physique]? Et a-t-on déjà donné celles
de l'"être matériel"? Etre composé, ou multiple, visible ou tombant sous les
sens, être dans le temps et l'espace, ce sont des qualités nécessaires de l'être
matériel, qui découlent de la nature même de ce qui est matériel, mais ces
conditions ne donnent pas à connaître l'essence intime du
matériel.
Ainsi en va-t-il aussi
chez <nous> de la définition de ce qu'est un esprit ou le spirituel.
Pourquoi ou par quoi une chose est-elle esprit?
On définit l'esprit par
ses facultés et qualités: il est doué d'intelligence et de volonté, il n'est pas
décelable par les sens, pas matériel; il est au-dessus de la matière, peut agir
indépendamment de la matière: toutes définitions négatives ou indirectes,
extrinsèques, nous disant peu, ou rien, sur l'essence de la nature même de
l'esprit.
Il ne faut donc pas
reprocher aux primitifs qu'ils ne puissent nous donner une définition plus
claire, plus profonde de la nature spécifique, pour eux, [de l'homme] <du
muntu>. Là où nous cherchons à donner des définitions approximatives
tout chargées de notions statiques, les Bantu donnent des définitions
approximatives selon leur conception dynamique des êtres, suivant leur
philosophie des forces.
L'homme est la plus
forte des énergies parmi les forces créées visibles: sa nature d'être fort, sa
plénitude de vie consiste en ceci, qu'il a en lui, plus ou moins, l'énergie même
de Dieu. Dieu disent les Bantu, possède en soi l'énergie pleine, la plus haute
et complète, infinie, et par lui-même: I mwine bukomo bwandi. Il est la
raison, la cause d'existence de lui-même, et à l'égard des créatures, Il est
conçu par les Bantu comme celui qui suscite les forces vitales (la cause
créatrice) et le renforçateur des forces de vie.
L'homme est une
pareille force vivante, suscitée, entretenue, croissante par [l'influence
divine,] l'influence de vie de Dieu. Et à son tour, sous cette influence vitale
de Dieu, l'homme est, non pas créateur de vie, [non pas suscitant de rien,] mais
celui qui par excellence en premier ordre maintient en vie, renforce la vie,
pour tous ceux qui se trouvent sous sa sphère d'influence, dans la hiérarchie
des forces vitales, hiérarchie ontologique.
En ce sens, mais dans
un autre sens plus limité qu'en Dieu, l'homme, selon la mentalité des Bantu,
serait cause, force vitale causale, principe causal et vital, vivante raison,
mais pareilles appellations ne visent que les relations entre l'homme et ce qui
l'entoure, <non sa nature intime>.
Les Bantu disent du
muntu qu'il a la "force" de
connaître: Udi na buninge bwa
kuyuka, disent les Baluba. Science et sagesse sont, dans leur idée,
aussi de la force vitale. Et comme dit plus haut, la vrai science consiste,
comme la vraie sagesse, seulement à connaître la nature et l'action d'autres
forces, à connaître les forces et les êtres dans leur véritable
essence.
2.Le muntu peut
croître ou diminuer
Ce second point
également est seulement une application de la seconde note de l'idée d'être chez
les Bantu. Ce qui reste à dire ici a donc aussi déjà été dit en partie ou
virtuellement, implicitement, dans les chapitres précédents, surtout dans la
troisième section du chapitre 2, où nous avons déduit des dires bantu comment
l'attitude de vie des primitifs concentre toute l'attention autour d'une seule
valeur: la force vitale.
Le muntu peut,
dans son être intime, comme force vivante, croître et peut aussi comme
muntu diminuer, en lui-même, diminuer comme force vivante, jusqu'à la
diminution extrême, qui consiste en une paralysie de la force de vie, de manière
telle qu'on ne puisse plus être une cause vivante, une raison de vie. Cette
diminution ultime forme l'état de certains défunts, qui ne peuvent plus avoir de
rapports avec le monde de ceux qui vivent encore ici sur terre, ni en faveur des
vivants et pour leur renforcement de vie, ni à leur détriment ou pour la
diminution ontologique de la vie ou l'appauvrissement en "être"[[46]].
L'homme vivant se
trouve en relation intime de l'être avec Dieu, avec toute son ascendance, avec
les membres de son clan, avec ceux de sa famille et ses enfants, avec son avoir,
sa terre, avec tout ce qui y croît ou y vit, avec tout ce qui peut être trouvé
au-dessus ou sous ce sol, et toute acquisition pour tout ce qui est sous lui ou
au-dessus de lui est, dans l'idée des Bantu, une croissance intime de son propre
être, un renforcement métaphysique du muntu. Chaque atteinte,
destruction, dommage de tout ce qui est de lui, de tout ce qui se trouve
en relation intime, ontologique, avec sa force de vie, constitue une diminution
du muntu lui-même, de cette force vitale et vivante qu'est l'homme, c'est
un kufwa, comme nous l'avons montré ci-dessus.
C'est ainsi que les
Baluba parlent d'un muntu mutupu un homme ordinaire, sans force
spéciale; d'un muntu
mukulumpe, d'un homme grand, puissant, ayant droit de parole dans la
communauté; d'un mfumu, un tata ou père, d'un mufu ou mort
ou plutôt un homme diminué intérieurement, en raison d'impuissance ou de manque
de force [ontologiques]. Quand les Noirs parlent ainsi de catégories humaines,
il ne s'agit pas d'un rang d'ordre basé sur des aspects extérieurs ou des
apparences corporelles ou psychiques, cette classification repose sur la nature
intime des Bantu, sur le degré de leur force de vie
humaine.
Un confrère l'exprimait
de façon caractéristique lorsqu'il me disait: "Ces gens ne parlent pas comme
nous, ils parlent si 'réellement'". Oui, les primitifs parlent si réellement;
quand ils disent quelque chose à propos des choses, cela est, dans leur idée,
profondément réel; il s'agit alors de la nature intime des choses; ils parlent
ontologiquement.
D'homme ordinaire on
devient mfumu, non par une
nomination ou une investiture extérieure, mais par les actes d'investiture on
devient et l'on est mfumu,
avec une nouvelle et plus puissante force de vie, destinée à renforcer et
conserver tout ce qui lui est inférieur. Ce n'est pas seulement par le fait de
rester comme survivant, au décès d'un autre premier-né, d'un aîné, que l'on
devient soi-même premier‑né et père de clan, mais ce fait d'être et de devenir
premier-né suppose une croissance intime de la force vitale laquelle constitue
le muntu chaînon de la
transmission de la puissance de vie entre Dieu et l'ascendance d'une part, et
tout ce qui est inférieur, d'autre part. Le plan de la pensée reste toujours
dans le domaine de l'ontologie.
Il ne faut pas regarder
longtemps autour de soi dans son milieu de Bantu pour remarquer le changement
profondément conscient, rayonnant dans toute la vie extérieure, chez un homme
que l'on a connu d'abord comme un membre ordinaire du clan et qui est connu
ensuite comme premier-né et "père" du clan.
A cette ascension en
dignité et en droit, correspond comme une résurrection, un éveil de l'être, une
âme nouvelle, et parfois comme une sorte de possession. Le muntu, par toute sa conception du
monde, et toute sa connaissance intime de l'être, est conscient qu'il en est
devenu un muntu nouveau,
plus puissant en soi et a acquis une force en plus qu'auparavant dans sa nature
d'homme il ne possédait pas encore. Il n'est plus ce qu'il était auparavant, il
est changé dans son être. Et il n'est alors pas étonnant que, pour chaque grand
renforcement de l'être, il soit donné dans certaines régions un nom nouveau à
l'homme renouvelé, renforcé. C'est ainsi que dans certaines contrées le nouveau
circoncis reçoit un nom nouveau. Ce n'est que logique et de là ressort la
signification plus profonde de la circoncision, qui, tout en étant une opération
chirurgicale, est aussi chez les Bantu un rite. La circoncision rituelle que
l'on pourrait aussi nommer un rite magique est un rite renforçant l'être et la
vie. Elle opère, selon la pensée la plus profonde des Bantu, un renforcement de
vie, un renforcement de la force reproductrice, un renforcement de l'être même
du muntu. Un mfumu, un chef, reçoit lors de son
investiture ou de son ascension d'être un nom nouveau et l'on ne peut plus
nommer son nom ancien, celui de son être non encore renforcé en vie. Ce serait
une violation de l'être, et de la vie.
3.Le muntu est une cause vivante, [un
principe causal,] <il> possède une influence vitale.
Comme les Bantu ne
considèrent dans leur métaphysique aucun être comme existant isolément, quant à
lui, ils ne peuvent non plus se représenter l'homme comme individu, qui forme
une force en lui-même, en soi, sans rapports intimes de l'être avec d'autres
vivants et avec tout ce qui vit ou ne vit pas mais
l'entoure.
Le Noir ne sait pas
rester solitaire; il ne suffit pas non plus de dire qu'il se sent social; il se
connaît comme une force de vie laquelle se trouve à tout moment en relation de
vie avec d'autres forces qui se trouvent au-dessus de lui et sous lui; il se
connaît comme une force de vie actuellement influencée et influençante. [Et
notre mécanique moderne en juge de même à cela près qu'elle néglige les
non-valeurs, celles dont la mesure et le calcul sont négligeables en
quantité.]
L'être humain,
considéré en dehors de la hiérarchie des forces ontologiques et des influences
et actions des forces entr'elles, tombe en dehors des conceptions des
Bantu.
Dans le chapitre sur
l'ontologie des Bantu il a été dit assez sur cette influence humaine. Là ont été
données les lois et formulées les actions d'être, nous dirions de causalité et
d'origine, que l'on a nommées jusqu'ici "magiques".
Mais ici dans la
psychologie, il sied de dire un mot de ce que nous nommons la volonté de
l'homme. Les Bantu connaissent la volonté libre, cette faculté du muntu de se décider par lui-même, de
choisir un bien, entre moindre et plus grand bien, entre bien et mal. Ils jugent
que l'homme peut avoir soit volonté de vie soit volonté de détruire ou mauvaise
volonté. L'homme peut vouloir selon l'ordre, il peut vouloir l'ordre des forces
vitales tel que Dieu en a disposé, respecter la vie, maintenir les forces
vitales existantes chacune à sa place bien déterminée et connue; et c'est ainsi
que le premier-né théorique, le "père" du clan, le chef, le "nganga" ou homme de
"manga" sont des réalisateurs et des renforçateurs de force vitale, des
protecteurs de vie, tels qu'ils le doivent. L'homme peut aussi avoir une volonté
d'anéantissement, de la mauvaise volonté; et cette volonté mauvaise, haine,
envie, dédain, aversion, tout cela possède, en soi, comme force vivante, et
comme étant de l'être même une influence profonde, réelle, dans la force de vie
d'autrui, de plus faibles, dont on veut la diminution de vie. C'est cette
influence néfaste, procédant de la puissance même de la volonté humaine qui est
appelée par les Baluba buloji et kulowa, "ensorceler", "entamer
l'être", saisir ou poursuivre l'être.
B. <Le dijina ou le nom:>
l'individu
Après avoir parlé de
l'être humain en général, nous devons nous demander ce que les Bantu pensent de
l'homme concret, de l'individu déterminé.
1.L'individu est un inconnu pour son
semblable
Les principes généraux
sur l'être humain abstrait, sa philosophie, sont de sens commun chez tous les
membres de la communauté bantu. Ce sont les principes fondamentaux qui sont,
probablement connus et admis par tous les primitifs et peuples non encore
civilisés.
Il en est autrement
lorsqu'on descend dans l'homme concret. Là, penser devient plutôt deviner et
soupçonner, conclure plus ou moins sûrement de quelques critères généraux, à
partir ou au moyen de quelques classifications ou divisions généralement admises
pour la pensée. Mais au-delà, Munda mwa
mukwenu kemwelwa kuboko, mansya ulele nandi butanda bumo, A
l'intérieur de son compagnon, [de l'homme de chez lui,] on <ne> peut
mettre le bras, même si l'on dort avec lui sur une même couche. L'intime de
votre semblable reste un secret pour chaque homme du dehors, [pour chaque
autrui]; votre [alter ego] <meilleur compagnon> vous reste un
inconnu.
Quelle est la
caractéristique de cette force vitale avec laquelle vous vivez en commun? Quelle
force a-t-elle? Quelle influence vitale a-t-elle dans certains cas sur une
personne déterminée? On ne sent pas cela avec les mains, cela on ne le voit pas
de ses yeux, pour cela disent les Bantu, il n'y a pas de
"ba-témoins".
Nous disions déjà plus
haut que les Bantu distinguent dans l'homme, l'homme lui-même, interne, et puis
son apparence externe: corps, respiration ou souffle, ombre, etc. La
connaissance directe de cet "homme lui-même", l'intime, de cette force
déterminée, concrète et vivante, qu'est votre semblable, n'est pas donnée à un
chacun parmi les Bantu. Pour cela il faut une clairvoyance, dont nous parlerons
plus loin.
2.Il existe quelques critères généraux
pour connaître l'individu
Le premier critère est le nom.
Le nom exprime
l'individualité propre de l'être; il n'est pas une simple étiquette. Le nom est
réel, réaliste.
Un exemple typique pour
faire ressortir immédiatement la différence entre nous et les Bantu: Demandez à
un Européen du nom de qui l'on doute: Tu t'appelles Louis n'est-ce pas? et
aussitôt l'Européen de répondre soit oui soit non. Mais demandez à un Muntu, du nom duquel on doute: Vous
vous appelez bien Ilunga, dites? et il va répondre: Tata (père), ou Bwana (monsieur) ou bien "moi", "moi
ici", "je le suis". Il ne répondra pas euo ou ndiyo ou quelque chose de semblable
qui signifie oui.
Plus caractéristique
encore est le cas que j'ai vécu il y a quelques semaines: j'avais baptisé un
petit noiraud et après le baptême les parents devaient venir chez moi pour
l'inscription de l'acte de baptême. Je leur demandai alors: "Son nom de
naissance est donc Ngoi? On me répondit: Il l'est. Et là-dessus je demandai: Et
son nom chrétien est donc Joseph? et on me répondit "oui".
Le nom indigène de
naissance indique qui le petit est et le nom chrétien reste quelque chose
d'étranger, quelque chose pour Européens et pour cela on répondait comme un
Européen eut répondu "Oui, il s'appelle ainsi". Le premier nom constitue une
réalité, une spécification de l'être; le second n'était que collé auprès, comme
une étiquette adventice, [en dehors de la métaphysique. Il nous faudra pourtant
faire saisir la réalité surnaturelle, sur cette base, sur l'ontologie
même].
Pourquoi le
Muntu répond Tata ou Bwana, sera dit plus loin, là où il
s'agira de nommer un vivant. Celui qui répond, répond avec respect du rang de
vie et de la relation vitale dans laquelle il se trouve envers
l'interrogateur.
Un muntu peut
avoir au moins trois noms [propres]:
Le dijina dya
munda comme disent les Baluba, le nom du dedans, le nom de vie ou d'être,
qui ne se perd pas.
Le nom du renforcement,
de la confirmation de la vie, qui peut être donné lors d'un événement de la vie,
d'une augmentation de vie, comme par exemple à la circoncision, à la saisie par
un esprit, lorsqu'on devient homme du manga, ou chef du clan, village ou
contrée, ou peuple, etc.
Et enfin le nom que
l'on se donne soi-même, ou se choisit, un dijina dya kwinika bitu, un nom
pour nommer seulement, je dirais comme pour nommer seulement l'apparence, de
l'extérieur, sans relation <profonde> avec la personne ou l'individu même.
Ce dernier nom peut donc aussi au gré du possesseur, être "déposé", abandonné
pour un autre. Ainsi sont les noms majina a kizungu, les noms de Blanc,
pris maintenant à raison de la présence des Blancs parmi les Bantu, comme
Mashine, Motoka(r), Cefuka, etc. L'homme qui se nomme muntu wa
Bazungu, un muntu des Blancs, et vit sous l'influence vitale des
Européens, plus forts que lui, ne doit-il pas aussi avoir un nom de blanc? Et
voilà encore un jeu "réel", qui ne se joue pas en dehors de leur philosophie des
forces.
C'est ici le lieu, me
semble-t-il, de dire un mot de ce premier nom, perpétuel, de ce nom de l'être
même, de ce nom vital, de cette qualification ontologique de
l'individualité.
Les Bantu,
disions-nous, ne peuvent se figurer l'homme comme un être isolé, indépendant,
existant en soi. Chaque homme, chaque individu est comme un chaînon, dans une
chaîne de forces vitales, mais un chaînon vivant, actif et passif, agissant et
influencé, un chaînon de vie entre l'ascendance et la descendance, la lignée, y
compris tout ce qui y appartient ou en relève, toutes les forces qui en
dépendent.
L'individu est
nécessairement clanique. Ce n'est pas là une allégeance purement juridique, ou
une simple parenté par le sang, c'est une interaction ontologique, une
communauté d'être.
On peut donc dire aussi
que le "nom intérieur", indique l'individualité clanique [politique,
juridique].
Qu'est donc le clan? Un
ensemble d'individus bien spécifiés, un ensemble de "nous internes", et par
conséquent, à commencer à partir des fondateurs, des "individus" fondés par les
ancêtres du clan.
Chaque nouveau-né par
conséquent est nommé d'un des noms internes, d'en-dedans, pris dans la série
clanique de ces noms internes, c'est-à-dire dans la série de ces
individualisations qui forment ensemble un clan. Là aussi l'idée reste
entièrement métaphysique.
Les Noirs eux-mêmes
disent à la mère, lors de la naissance d'un enfant: Tu as engendré notre
grand-père, notre tante défunte, notre mère, etc. Ils disent: Cette âme ou ce
trépassé est né. Et en général les Européens concluent de ces termes à une
croyance en une réelle métempsycose dans le sens propre, chez les
Bantu.
Il y a lieu ici
d'élucider ce point, car les Bantu ne peuvent se figurer aucun individu en
dehors de ces notions que l'on qualifie si volontiers de
métempsycose.
Voici quelques faits
réels qui peuvent être vérifiés partout. Un ancêtre peut se trouver "revenu" ou
"réincarné" dans plusieurs membres vivants d'un même clan. Il peut y avoir dans
un seul clan quatre, cinq Ilunga ou Ngoi et de chacun d'eux et de tous on dira
que c'est l'ancêtre Ilunga ou Ngoi qui est rené. Donc une réincarnation qui
n'est pas une métempsycose selon notre sens, à nous. Car pour nous un seul
Ilunga ne peut pas se réincarner, se multiplier en cinq
Ilunga.
Le petit Ngoi qui naît
est le Ngoi défunt qui est revenu, diront les Noirs, et pourtant ils diront que
ce petit n'est pas le
défunt. Car lorsque le petit Ngoi naît, le Ngoi défunt ne cesse pas d'exister
comme tel, selon les Noirs. Le petit est né et le défunt continue à subsister
comme défunt. Le défunt sera dit en kiluba le ngudi, et en kibembe le mbozwa de ce nouveau-né, son
homonyme. On fera invoquer ce ngudi pour l'enfant; quand l'enfant
atteindra la raison, il le nommera lui-même son ngudi. Le ngudi reste le protecteur inséparable
et personnel de son homonyme.
Encore une fois donc,
quand les Noirs parlent de revenir et de renaître, il ne s'agit pas là d'une
vraie métempsycose.
Qu'est‑ce alors? Y
a-t-il déjà une théorie qui en donna une explication satisfaisante? Il me paraît
que nous devons trouver l'explication dans les conceptions sur l'être, des
Bantu, dans leur philosophie des forces.
La conception du foetus
est attribuée par les Bantu expressément et exclusivement à Dieu; Il est la
force, le créateur de la vie et des forces. Et quand le fruit s'est déjà fort
développé dans les entrailles maternelles, et qu'elle sent déjà la vie, alors
les Bantu disent qu'il y a déjà là un homme, qui va naître, mais ils se
demandent "qui" va naître. L'homme y est mais il n'est pas encore spécifié comme
individu. Et s'il y a à craindre des difficultés à l'accouchement, on ira chez
le devin pour savoir ce qui entrave. Celui-là dit alors, en certains cas, qu'il
y a des difficultés parce que par exemple tel esprit et tel mort luttent
ensemble pour renaître dans cet homme. Il va alors désigner celui qui va
l'emporter et alors les Noirs savent que c'est Ilunga ou Ngoi qui va naître. La
femme enceinte pourra elle-même parfois connaître l'individualité de celui qui
naîtra, notamment dans ses songes, comme une chrétienne me le disait encore
naguère. Je lui demandais comment elle avait su que son enfant était Monga.
Quand j'étais enceinte, dit-elle, j'ai à diverses reprises rêvé de notre Monga
défunt, qui me disait dans mon rêve: "Porte-moi, porte-moi": unsele, unsele. C'était donc le mort
qui me poursuivait (kulonda)
pour naître.
L'ancêtre, le défunt ou
l'esprit n'est pas celui qui cause la conception et ce n'est pas lui qui, à
proprement parler, renaît. Mais l'être humain qui vit déjà dans le sein
maternel, par l'action divine, se trouve sous l'influence de vie, l'influence de
l'être d'un ancêtre, d'un esprit, d'un défunt déterminé, et tout au moins de
quelqu'un qui se trouvait, sans être du clan, dans une alliance d'être
particulièrement intime. Les ancêtres ne sont-ils pas, après Dieu, les
renforçateurs de vie et de forces? Et c'est pour cette influence intime du
défunt sur sa descendance que le descendant est individualisé, individualisé
claniquement. Le descendant est nanti par lui d'un des "noms", d'une des
individualités ontologiques qui composent le clan.
On peut dire que ce
n'est pas cet homme déterminé de l'ascendance mais bien telle individualité qui
revient, renaît dans le clan, par l'influence de ce défunt sur le nouvel homme
ou sur le fruit de la mère. Et cette influence de vie, il continue à la garder
sa vie durant, puisqu'elle se trouve dans l'être lui-même.
3.Un autre critère servant à déterminer
la force de vie concrète: l'aspect extérieur ou apparence de
l'homme
Nous disions déjà que
les Bantu distinguent d'une part dans l'homme, l'homme lui-même, cette force
vitale déterminée, et invisible, et d'autre part, son apparence externe, son
aspect, son corps, ombre, souffle de vie, etc. La force vitale peut surtout
s'extérioriser dans certaines subdivisions ou modalités de l'aspect extérieur,
dans ce qu'on pourrait nommer des centres vitaux ou des moments vitaux de vie
intense.
L'oeil, la parole, le
geste, un acte symbolique, une transe ou possession ou inspiration, un songe,
sont de ces critères dont les Bantu croient pouvoir inférer l'existence d'une
force de vie déterminée et une action déterminée d'une force déterminée, dans
certains cas. Ce sont là les antiques et coutumiers "ba-témoins", selon les
Bantu, de l'existence de l'action de vie des êtres.
Un homme a dit un mot
de travers à un autre; si cet autre devient ensuite malade, s'il lui survient un
accident, cette parole malveillante sera pour le malade ou l'accidenté une
indication suffisante pour dire que l'influence malfaisante qui a agi sur sa vie
et a diminué son être, provient de celui qui a parlé.
ll doit encore une fois
être dit ici expressément que l'oeil, la parole, le geste, etc. ne sont pas la
cause efficiente de l'influence vitale. Magie symbolique, magie du désir
exprimé, magie de similitude, [et tutti quanti,] autant de choses qui n'existent
pas dans la pensée des Bantu. Il existe, selon les Bantu, l'être, la force de
l'être qui est l'être même, qui peut croître et qui peut directement agir
vitalement sur un autre être. C'est là la philosophie primitive, la conception
primitive de l'être, et il existe, à côté d'elle, une série de critères, de
signes extérieurs, [de preuves,] comme il a été dit ci-dessus, d'où l'on peut
induire l'existence et la détermination, dans les cas concrets, de la force
vitale et de l'action vitale et continuer le raisonnement.
Kamina, le 5 janvier
1945.
ETHIQUE
BANTU
A.Les normes de bien et mal ou éthique
objective
L'homme lui-même n'est
pas, [pour les Bantu,] la dernière norme de ses propres actions; [pour eux,] il
ne trouve pas en lui-même, [comme pour quelques européanisés,] l'ultime
justification de tout ce qu'il fait ou ne fait point. [Leur vue n'est pas si
basse.] Il existe [pour eux,] au-dessus de la libre volonté de l'homme qui
décide, encore une puissance supérieure qui <sait,> apprécie et juge. Il
existe encore toujours la possibilité d'un recours contre les décisions et les
actes de la plus haute puissance humaine, et c'est de cette puissance supérieure
que l'homme a lui-même reçu sa puissance de décider, avec l'obligation d'en
rendre compte.
Les Bantu, lorsqu'un
premier-né, un père de clan ou un chef coutumier a pris une décision, diront,
comme les Baluba I aye
mwine, "Lui-même le veut ainsi et <sait> pourquoi il le veut,
c'est son affaire et son droit, pas les nôtres", il n'y a rien à faire. [Et
d'aucuns l'ont appelé leur "fatalisme"]. Mais lorsqu'ils sont pertinemment
convaincus de leur bon droit, et de l'injustice contenue dans la décision de la
puissance supérieure, humaine, alors ils se laisseront faire, mais ils iront
pourtant expressément en appel auprès du Créateur, le maître de tous les hommes,
et ils diront: Fais-moi ce que tu veux, tu me "tues" injustement, mais je suis
un muntu de Dieu, ne muntu wa Vidye. Il jugera de nous
deux et il ne vous est pas permis, à vous puissant, de dire le droit
arbitrairement, pour un homme qui, en dernière instance, n'est pas vôtre mais de
Dieu. Vous n'êtes pas l'ultime norme du droit, vous n'êtes qu'un délégué, un
mandataire.
Les Bantu, comme tous
les primitifs et primitifs évolués, quand ils possèdent des normes du bien et du
mal, les empruntent à leur ontologie et leur philosophie, théodicée incluse. Ils
ne sont pas encore assez "évolués" pour pouvoir supposer viable ce mort-né qui
se nomme morale laïque. C'est le but pourtant de certains colonisateurs blancs
d'amener leur pupilles <"arriérés"> jusqu'à ce degré supérieur de
"civilisation".
1.Les Bantu ont-ils une idée de bien et
mal?
Il est encore
facilement affirmé quelques fois que les Noirs ne connaissent pas de différence
entre bien et mal où n'ont la-dessus que quelques notions de sauvage, qui sont
en opposition directe avec nos conceptions morales.
Pour beaucoup d'entre
nous, c'est un fait acquis que pour les Bantu, le Créateur est une réalité vague
ou un être [tellement] supérieur [ou antique] que les créatures ordinaires n'ont
plus rien à faire avec lui, parce qu'Il se tient Lui-même tellement loin de
l'homme et ne se mêle pour ainsi nullement de la vie courante de ses hommes. Il
nous faut cependant interroger les Bantu eux-mêmes et demander si pour eux, il
est indifférent que l'on reconnaisse Dieu ou pas.
Dans le vol, dit-on
parfois, le Noir ne voit pas le moindre mal; tout revient pour lui à ne pas se
laisser attraper. Mensonge et tromperie, ne seraient selon les Noirs, qu'un
signe de finesse et de malice; ils n'y verraient pas le moindre mal. L'adultère,
dit-on, n'est pas un mal moral pour le Noir, mais qui se laisse surprendre doit
être prêt à payer le prix.
Ou bien il est dit
encore que pour les Noirs la seule norme du bien et du mal dans les actes
humains c'est l'ordre social, la paix dans la communauté. Ordre social, qui
alors, dans l'idée de certains "civilisés" modernes n'a rien à voir avec une
morale.
Mais cela ne nous
avance en rien de construire une morale pour Bantu ou primitifs, selon des
conceptions, vraies ou fausses, qui ne sont que nôtres; il s'agit d'exprimer
leur morale, s'ils en ont une, et de leur propre point de vue. Et cela demande
une sérieuse enquête. [Nous y travaillons depuis dix ans, au milieu d'eux et
dans leur langue].
Nous ne pouvons pas
prendre et décrire des abus pour des usages, admettre la conduite des gens [et
le quod perumque fit] pour des règles de droit, ou faire passer des prétextes
égoïstes ou des excuses pour doctrine orthodoxe indigène. Il nous faut [plus de
finesse d'observation] <savoir ce que les Bantu appellent en principe bien ou
mal>.
Eh bien, des centaines
de fois j'ai entendu les Bantu dire de quelque chose: i bibi, c'est
mauvais, c'est mal. Et longtemps je me suis étonné [de cet étonnement qui fait
découvrir les choses simples,] d'entendre ces deux mots si petits avec une
conviction si profonde et avec une telle conscience de ce qui est, qu'on les
constate rarement chez un civilisé. C'est comme s'ils "sentaient" le "mal" d'une
chose, d'un acte.
Ainsi les entend-t-on,
condamner en principe, de toute la force de leur sagesse de vie, indestructible,
l'influence anéantissante du muloji ou "sorcier", cette fois dans le vrai
sens du mot, le jeteur de mauvais sort. C'est ainsi qu'ils condamnent en
principe, à raison de mal intrinsèque, le mensonge et la tromperie, le vol et
l'adultère; c'est ainsi que, de leur point de vue, ils condamnent la polygamie
et les nombreux abus sexuels, le mariage par exemple des filles
non-nubiles.
Ils connaissent et
reconnaissent les dix commandements de Dieu, la formulation de la loi
naturelle.
Et dire que nos
autorités cherchent des raisons qui leur permettraient d'aller à l'encontre de
ces abus! Eux aussi prennent les abus pour du droit coutumier, pour sainte
coutume, et ils patronnent la dégénérescence de l'antique, saine morale
bantu.
Chaque Noir, lorsqu'il
doit défendre sa cause devant le tribunal, ne dit-il pas: Je suis un homme qui
dit la vérité. Mes paroles suivent les événements, moiendela, tels qu'ils sont arrivés
et se sont présentés successivement, car je suis un muntu mukulumpe, un homme
adulte.
Ne se vantent-ils pas
de respecter la personne et l'avoir d'autrui? Ne disent-ils pas eux-mêmes, les
vieux surtout, que tous leurs bons vieux principes sont en train de tomber à
rien?
Les Bantu n'ont que
trop certainement des principes du bien et du mal et comme nous allons le voir,
des principes qui ne pendent pas en l'air.
2.D'où vient cette conscience que
quelque chose est bien ou mal? D'aucune autre base que de leur
philosophie
Les Bantu sont encore
assez primitifs pour voir le lien entre des règles de droit et des règles de
morale ou de droit naturel ou de philosophie.
La science positive
moderne proclame que <tout le monde matériel>, toute la physique, toute la
mécanique, tout le monde astronomique se réduisent à une idée; on en arrive à
découvrir la formidable et stricte unité qui réside dans le monde matériel
d'apparence complexe. [On en fait un calcul exact.]
Les primitifs trouvent
que c'est la plus haute sagesse de considérer dans l'univers, dont ils
n'excluent pas sottement a priori le monde spirituel, cette unité de l'ordre, de
considérer bien ordonné cet univers [que tant d'ethnologues leur prétendent
illogique, prélogique, sans logique]. Toute leur ontologie, qui peut être
centrée autour de l'idée de force vitale, avec les idées y relatives, de
croissance de vie, d'influence de vie et de rang de vie, nous présente le monde
comme une multiplicité de forces, bien ordonnées, intimement liées. Et les Bantu
disent expressément que cette belle ordonnance souveraine vient du Créateur et
qu'elle doit être respectée.
Dieu est le possesseur
de vie, l'éveilleur de vie, le renforçateur de vie, le conservateur de vie. Son
grand don, son don saint aux hommes, c'est leur vie, et toutes les autres
créatures, conçues par les Bantu comme forces vitales supérieures ou
inférieures, ne sont là dans le plan de Dieu, que pour conserver et renforcer la
vie dans [les hommes] <le muntu>.
Renforcement de vie,
conservation de vie, respect de vie, tel est le rôle du premier-né, mort ou
vivant [par la force des choses]. Les forces inférieures sont mises à la
disposition [des Bantu] <du muntu> par Dieu même, pour le
renforcement, l'entretien et la protection de la vie [humaine et de toute vie].
Selon le plan de Dieu donc, toute la vie dans le muntu, peut et doit être
respectée, conservée et fortifiée. [Là est le vouloir divin, l'ordre de la
nature].
Est alors conforme à la
volonté de Dieu, et par conséquent moralement bonne, toute action humaine qui
respecte, entretient ou renforce la force de vie, la croissance de vie, et
l'ordre de la vie, dans le muntu.
Ce qui est proprement
resté de la Révélation originelle, d'une loi morale expressément révélée par
Dieu, est, chez les primitifs, difficile à nettement définir et à circonscrire
avec précision.
Mais cette volonté de
Dieu est exprimée, selon les Noirs, dans l'ordre du monde, dans l'ordonnancement
des forces, qu'ils peuvent connaître par leur raison naturelle, par leur sagesse
humaine ordinaire, par leur sens philosophique de la nature des êtres et de
leurs relations réciproques.
Cette morale objective
est pour les Noirs comme une morale immanente, intrinsèque à l'univers, une
morale ontologique. Cette morale des Bantu adhère fortement à la nature des
êtres, se base sur l'ontologie. Cette connaissance de l'ordonnance des forces
suivant un ordre de nécessité de l'être, forme une division de la sagesse des
primitifs.
Et nous devons dire
alors que, pour les Bantu, une action déterminée, une coutume est tout d'abord
bonne ontologiquement,
ensuite et pour cela même, en second ordre, bonne moralement [dans les moeurs], et
enfin en troisième lieu et pour les mêmes raisons, bonne en droit.
Car cette subtilité là
aussi d'un droit civil positif sans, ou en dehors, ou contre leur philosophie,
les primitifs ne l'ont pas encore inventée.
Les normes du mal sont,
naturellement, les mêmes que celles du bien [dont il n'est qu'une forme
négative]. Chaque action humaine ou situation humaine ou coutume qui entame,
trouble ou diminue la force de vie, la croissance de vie, le rang de vie est
mauvaise. Toute diminution de vie est un trouble du plan divin et le muntu le sait parce que pareille
diminution est au premier chef une violation ontologique, ou violation du sacré,
qu'elle est ontologiquement fausse, ensuite et par cela même moralement fausse
et enfin en troisième ordre aussi bien juridiquement fausse, un mal
juridique.
3.Le droit positif humain des Bantu se
place dans le cadre de leur morale ontologique
De même que pour les
Bantu, le muntu vivant est -
de par la disposition divine - la norme du droit ontologique ou naturel, de même
le muntu vivant est la norme
du droit positif humain, de même d'ailleurs il est lui-même la norme de sa
langue, de sa grammaire [si bien ordonnée, comme mécanique de l'esprit], sa
géographie [et sa cosmologie, bref] de toute vie, et de tout ce qui a trait [à
sa vie et aux Bantu] <au muntu>.
Si donc le droit de
propriété, [qu'on a appelé récemment "un paternat",] le droit foncier, le droit
successoral, l'organisation [politique] <positive> du clan en droit
positif ancien ou la plus récente organisation politique, si tout le droit
positif ou la législation civile soi-disant conventionnelle, plus évoluée, ne
suivent pas comme des corollaires immédiats, des conséquences directes des
premières définitions ou des premiers principes ontologiques bantu, comme de
leurs prémisses propres, il n'en reste pas moins certain que chaque corps de
droit positif primitif, aussi spécifié ou apparemment conventionnel qu'il soit,
va dans le cadre de la philosophie bantu et de la morale.
Tout droit coutumier
qui mérite ce nom, qui est, du point de vue bantu, non pas un système d'abus
mais une vraie coutume juridique, est inspiré, animé par la philosophie bantu,
par la philosophie de la puissance d'être, de la croissance d'être, de l'influx
d'être et de rang d'être. Ce corps de droit tire sa base et sa force de cette
philosophie là.
La morale, c'est-à-dire nommer bien ou
mal des actions humaines, eu égard à la volonté divine ou eu égard à l'ordre
naturel des choses, comme expression de cette volonté, et le droit humain, c'est-à-dire nommer
bien ou mal les actions humaines, eu égard aux semblables, aux individus, au
clan ou à la communauté politique, reposent sur les mêmes principes, chez les
Bantu, et forment un ensemble, doué d'une forte unité.
Car le droit lui aussi
et la communauté humaine, organisée claniquement ou politiquement d'autre
manière encore, sont ordonnés suivant les principes et les réalités de force
vitale, de croissance de vie, d'influence de vie et surtout de rang de vie [ou
d'être].
L'ordre social repose
sur l'ordre ontologique et ne sera jamais considéré comme un ordre par les Bantu
lorsqu'il s'oppose ou est étranger à l'ordre ontologique et à cette morale
ontologique.
Que l'on songe aux
difficultés insurmontables et à l'opposition de volonté irréductible des
communautés indigènes, là ou des dominateurs européens, avec la meilleure
volonté du monde, mais avec une complète incompréhension de la morale bantu et
du droit bantu ont voulu imposer une organisation politique qui violentait
l'ordre ontologique.
4.La ténacité à défendre son droit, le muntu la tire de sa sagesse
fondamentale et de sa conviction philosophique
Les Bantu possèdent une
morale dans la mesure même où ils possèdent encore une philosophie. Ils
possèdent encore des droits supérieurs et sont encore conscients de leurs droits
supérieurs dans la mesure où ils possèdent encore une idée claire du monde, de
leur ontologie propre.
Nous autres, Européens,
nous nous fâchons parfois et devenons nerveux à cause de ces Noirs "avec leurs
sempiternelles palabres". Et pourtant comment le Noir pourrait-il être autre?
Plus sa pensée est haute, plus forts sont ses arguments en droit: plus profonde
est sa philosophie et plus vrai le fondement de son droit; plus ontologique est
sa sagesse de vie et son attitude de vie, et d'autant plus tenace et obstiné
seront sa volonté et son courage à défendre son droit.
C'est dans la défense
de son droit que l'homme non-civilisé montre le mieux sa personnalité, parce que
son droit, comme d'ailleurs sa religion, reposent sur ce qui est lié le plus
intimement avec [sa personnalité humaine,] son être humain, et se trouve ancré
le plus profondément en lui, c'est-à-dire sur sa conception du monde, sur sa
philosophie.
Renoncer à la
philosophie, c'est renoncer à la morale et aussi au droit. De plus hautes
obligations, sur la base de principes philosophiques solides et de réalités
naturelles généralement humaines emportent aussi avec elles des droits plus
élevés, inattaquables et une conscience plus profonde de son bon
droit.
Se contente-t-on
seulement de devoirs civiques, d'obligations économiques, ou de devoirs sociaux,
alors on ne peut non plus exiger que des droits économiques, civiques ou
sociaux.
Mais l'homme
non-civilisé est encore conscient d'un droit "humain". On en arriverait à avoir
du respect pour le "sauvage", ce non-civilisé, du moins s'il a pour le droit de
son semblable du respect et des égards au même titre que pour le sien
propre.
Cette fière attitude
inébranlable, basée sur la profonde conscience de son droit d'homme, devient
chez le muntu, à la lumière
de cette vue plus profonde dans sa mentalité, une appréciable qualité de beauté
humaine, au lieu de rester ce que nous y avions vu d'abord, l'obstination, la
bestiale courte-vue, la sauvage possession de l'homme
primitif.
B.L'homme bon ou mauvais. - L'éthique
subjective
Après que nous avons vu
ce qui forme les normes objectives, chez les Bantu, du bien et du mal,
ontologique, moral et juridique, nous devons nous demander comment le muntu, doit se conduire, du point de
vue des Bantu, à l'égard de ces règles éthiques, comme individu et comme membre
du clan et citoyen.
Il y va ici d'obtenir
une idée claire des notions bantu de conscience morale, d'obligation, de devoir,
de dette, de responsabilité, de faute.
Quand et pourquoi le
muntu se sait-il bon ou
mauvais?
Quand et pourquoi le
clan ou communauté politique nomme-t-il un de ses membres bon ou
mauvais?
Quels sont les degrés
et les nuances de bien et de mal dans l'homme?
Quelles sont pour les
yeux de la communauté indigène les conditions et circonstances aggravantes ou
atténuantes du mal?
1.L'homme pervers, l'anéantisseur (muloji, mfwisi,
ndoki)
Il y a selon les Bantu
un mal dans certains hommes, [dans certains êtres,] pour lequel on ne peut
trouver de circonstances atténuantes. C'est le mal dans toute son expression, du
plus haut degré. Et pour ce mal, dans toutes les familles des Bantu, le
primitif, le muntu et aussi
bien tous les primitifs du monde, ont une satanée terreur, la plus profonde et
immense répulsion.
Buloji est pour le muntu comme une pourriture de son
être le plus profond, des conditions mêmes de la vie. Et cette pourriture de
l'être atteint également l'être des plus prochains [par une contamination
ontologique].
La plus cynique des
violations de l'ordre naturel, le pire crime est selon les Bantu la diminution
de vie, ou "sorcellerie", consciente, voulue, méchante. On sait déjà, par
l'étude de l'ontologie qui précède, qu'il ne faut pas pour cela nécessairement
des "instruments de sorcellerie", ou n'importe quel autre moyen externe. La
force vitale corrompue et voulant diminuer l'être, suffit pour cela. La force
vitale peut directement renforcer ou diminuer une force
vitale.
Pareille violation,
pareil sacrilège volontaire de la vie, ce don de Dieu, les Baluba le nomment
nsikani, mauvaise volonté,
méchanceté. Il ne peut exister de raison assez grande pour justifier semblable
influence de force contre nature.
Toute aversion, haine,
envie, jalousie, médisance, calomnie et diffamation, et même la louange ou
l'appréciation, l'estime insincères, sont en principe désapprouvés au maximum,
comme autant de formes d'influence de vie corruptrice,
anéantissante.
On reproche à ces
hommes qui ont laissé paraître leur aversion ou leur envie: Vous voulez me
"tuer", vous vous trouvez avec du buloji dans le coeur. Toute cette
mauvaise volonté préméditée pour la diminution de vie d'autrui, est dénommée
nsikani, méchanceté; la vraie mauvaise volonté, le vrai nsikani
est seulement celui qui est intentionné contre la force de vie d'autrui et
devient alors synonyme de buloji.
Pareil buloji
malintentionné est alors aussi coupable au plus haut point aux yeux des Noirs;
il est coupable envers Dieu qui a donné la vie et la veut, envers l'ordre
naturel, et donc envers le droit naturel, et envers le droit positif humain. La
communauté a le droit de légitime défense contre pareil malintentionné qui
répand la mort et l'annihilation, ou la corruption de
l'être.
2.La mauvaise volonté excitée ou
provoquée
Les Bantu connaissent
[des conditions diminutives du mal, et] certaines circonstances atténuantes du
mal. Ils reconnaissent qu'un homme peut être tellement excité par autrui,
tellement provoqué, que sa bonne volonté vitale s'inverse en volonté
anéantissante. On peut éprouver tant d'injustice de la part d'autrui qu'on peut
être amené, comme malgré sa propre volonté, d'exprimer des malédictions, de
vouloir la diminution de vie d'autrui.
Dans ce cas, l'on dit
qu'on ne voit plus clair d'excitation, on n'a plus la vue claire, celui qui est
troublé voit double. Mu meso mufita
fututu, il devient tout à fait noir devant les yeux, disent les
Baluba. Ou bien l'on dit: nakwatwa
nsungu, je suis saisi par la colère, ou encore: bulobo bwamukwata, l'excitation l'a
pris. Excitation, colère, indignation, obscurcissement des yeux ou du jugement
sain ne sont pas des fautes, ni un mal moral, ni un mal juridique pour les
Bantu; ces attitudes ou situation du sentiment humain ne sont pas encore en
elles-mêmes une mauvaise influence, quoiqu'ils puissent y conduire. Ces
situations sont conditionnées par des circonstances extérieures, revers,
infortune, méchanceté et injustice de la part d'autrui,
etc.
Mais quoique l'homme
soit mis dans ces états par les circonstances qu'il n'a pas cherchées lui-même,
pourtant la colère, cette colère involontaire, lorsqu'elle se tourne contre des
hommes, peut suffire à exciter une influence de vie
nocive.
L'homme n'est plus
alors en état de respecter la vie, cet état lui-même constitue une anormalité,
une situation contre nature de la force de vie, et cette situation anormale,
ensemble avec cette volonté de détruire, irréfléchie, involontaire ou non
méchante est suffisante pour agir sur les forces de vie qui sont en contact de
vie avec cet homme, et sur toute vie inférieure contre laquelle la volonté
mauvaise et excitée se dirige.
Mais il y a une
différence marquée entre la mauvaise volonté de l'ensorceleur, du sorcier, dont
question ci dessus sous le n°1, et cette mauvaise volonté provoquée
d'un homme surexcité, quoique leurs manifestations [ou elles-mêmes] puissent
être identiques.
[Cette différence se marque notamment par ceci
que] d'un "sorcier", d'un réducteur de vie, on ne dira pas que cette volonté
mauvaise l'a "pris"; on dit de pareil homme qu'il EST mauvais, qu'il A une
volonté d'anéantissement; d'un homme provoqué on dira qu'il a subi la
provocation par les circonstances ou le fait d'autrui, qu'il a été saisi par la
colère.
Aussi longtemps que
pareil homme reste sous l'influence, sous la saisie et possession de cette
colère, aussi longtemps que sa vue lui reste noircie, on ne parle pas de faute
ni de responsabilité. (Il s'agit ici évidemment d'une colère passagère, non
d'une nature colérique, telle que certains la possèdent, car une telle colère
chronique et permanente appartient plutôt à la volonté méchante
d'anéantissement. [La conclusion est donc l'inverse de ce qu'elle serait pour
une volonté entendue au sens européen.]
Mais quand l'homme qui a été ainsi
l'objet d'une provocation revient au calme, lorsque la colère le quitte, et
qu'il commence à se rendre compte de tout ce qu'il a dit dans sa colère, alors
il est tenu de revenir de sa volonté involontaire de destruction à la volonté
normale de respect de la vie et du renforcement de vie. Et comme pareille colère
provoquée du dehors, est chaque fois manifestée extérieurement, il est également
obligé de révoquer sa volonté destructrice passée, par un acte externe, de
retirer ses éventuelles malédictions et de témoigner publiquement de sa bonne
volonté, maintenant que ses yeux voient clair.
Reste-t-il obstiné
après qu'il a été libéré de la possession de la colère, alors il est fautif,
alors il y a de la mauvaise volonté chez lui, qui devient sienne et ne peut plus
être expliquée par les circonstances externes.
La preuve extérieure
que l'on est libre d'influence néfaste volontaire ou de mauvaise volonté
consiste, après le témoignage exprès qu'on en fournit, dans le kupela mata, l'expulsion de salive.
Cela a lieu lorsque deux amis se réconcilient, après querelle, lorsque ceux qui
avaient lésé autrui le restaurent dans son droit et reprennent amitié, et lors
de la confessio parturientis
ou aveu de la femme qui doit accoucher, lors de l'adieu de père et fils au cas
où le père s'était d'abord opposé au départ, etc. Nous dirons davantage plus
tard, de tous ces cas.
3.La mauvaise influence de vie
inconsciente
Tout qui vit parmi les
Bantu a suffisamment de documentation vivante de cas où quelqu'un est accusé de
mauvaise influence de vie et est condamné à cause de la maladie ou de la mort
d'autrui, quoiqu'il ne soit lui-même conscient d'aucune faute ni mauvaise
intention. Parfois il n'y a pas de preuves externes, [d'instruments de preuve,]
et comme Européen cela se voit clairement. Et pourtant l'on voit l'accusé, après
quelques essais d'établir son absence de culpabilité, se soumettre aux décisions
de devins, d'une ordalie, d'aînés, de sages, etc. et subir sa peine [ou mieux
l'épreuve de poison, et s'avouer coupable et indemniser]. Pareils faits restent
un mystère inexplicable pour le Blanc. C'est seulement dans ce que j'appelle la
philosophie des Bantu que je trouve une explication
satisfaisante.
Les forces de vie sont
ordonnées par Dieu non par les hommes; l'ordre des forces est un ordre de l'être
sur un plan ontologique et réel, dans la nature même, l'essence des choses,
nullement une convention, un ordre purement extérieur, ou extrinsèque. Toutes
les forces de vie se trouvent entr'elles dans une relation vitale intime et une
influence de vie est possible d'être à être, sans l'aide de moyens
externes.
Les forces de vie ne
sont pas des grandeurs mathématiques quantitatives, ni des réalités statiques
qualitatives définies par la philosophie; se sont des forces en soi, des forces
agissantes et précisément des forces dont l'action ne reste pas confinée en
elles ni sur elles-mêmes, mais des forces dont l'action peut vibrer à travers
tout l'univers, dans la mesure d'une intimité de vie plus ou moins
grande.
Dans un village de
Baluba, je vis un jour un chevreau tout contrefait et l'on me dit: "Le
propriétaire de cet animal ferait mieux de tuer cet animal parce qu'il va amener
le malheur sur tous les animaux du village".
On a lu assez souvent
comment jadis chez les Bantu des enfants contrefaits étaient jetés par leur
parents dans la rivière. On sait comment des gens malades sont chassés du
village ou transportés en forêt ou en brousse, jusqu'à leur guérison ou non. Et
j'entendis raconter d'un Noir des environs de Stanleyville qui était allé se
suicider après avoir battu sa mère. La peur de certaines tribus bantu pour le
cas anormal ou plutôt extraordinaire de jumeaux est un fait connu. Dans la
contrée de Mwilambwe, au Nord de Kamina, on abattit il y a environ deux ans une
jeune antilope qui avait cinq pattes. Aucun Noir n'a mangé de cette bête, elle
fut en son entier portée aux Blancs de la Mission
protestante.
Il appert de tels cas
que les Noirs admettent des influences qui ne supposent aucune
conscience.
Chaque phénomène qui
sort de l'ordinaire, chaque être anormal ou monstrueux, les Baluba l'appellent
bya malwa et regardent ces
cas extraordinaires comme un trouble de la nature, une force
anormale.
Et puisque toutes les
forces sont liées entr'elles par le rang d'ordre et d'influence de vie, il n'y a
qu'un pas à faire pour conclure qu'une force qui <est> anormale en
elle-même, peut facilement, sinon nécessairement, <agir> de manière
anormale sur les forces qui y sont liées. Une monstruosité, un trouble de l'être
n'existe pas seulement en lui-même, mais peut agir de manière troublante sur
d'autres forces [ontologiques].
Les Bantu semblent donc
admettre un certain automatisme entre les interactions des forces de vie, tout
comme nous voyons en mécanique, la machine la mieux réglée, être détraquée par
la cassure d'une dent du moindre des engrenages.
Ce que les Bantu
admettent pour le règne animal et végétal, ils l'admettent aussi pour l'homme
lui-même. Ils sont convaincus, je pense, qu'un homme alors même qu'il est animé
des meilleures intentions vitales, peut pourtant encore avoir une mauvaise,
malencontreuse influence.
Qui, en effet, connaît
l'ordre ontologique concret jusque dans ses derniers détails? Les lois
fondamentales de la causalité métaphysique sont connues de tout muntu, et
également les lois générales de la physique bantu, notamment certains critères
généraux pour reconnaître les sortes de forces vitales, mais la connaissance du
concret est le domaine de l'incertitude, de l'éventuel, et de l'hypothèse. Seuls
des clairvoyants, des devins ont la connaissance plus rare, la science du
concret, et encore...
Combien de fois
n'arrive-t-il pas que le devin se trompe, lubuko lutupile, disent les
Baluba. La tentative de divination a échoué, n'a pas atteint son but, comme le
chasseur peut manquer la bête encore qu'elle ait été si près de lui. Cette
erreur de divination n'est pas pour les Bantu, comme pour l'Européen, la preuve
de l'absurdité de toute divination. Pour eux c'est là une chose tout à fait
explicable, qui résulte de la force même des choses, et du pouvoir de connaître
de l'homme.
Les Bantu admettent
donc, et ils en sont profondément convaincus, qu'un homme peut, par l'une ou
l'autre action, par l'un ou l'autre état du sentiment, dont il ne se rend même
pas compte, violer d'une manière quelconque cet ordre ontologique compliqué des
choses, et pareille violation emporte son trouble, se
venge.
Je ne vois que cette
conviction philosophique qui puisse faire que le muntu soit résigné devant
l'accusation de mauvaise influence vitale, alors qu'il sait en son for
intérieur, qu'il n'a pas eu d'intentions destructrices de vie, conscientes et
pleinement voulues.
Il doit presque se
sentir comme quelqu'un qui va apprendre à conduire une auto et qui malgré une
parfaite théorie et les meilleures intentions, exerce une fausse manoeuvre, avec
comme conséquence une voiture démolie.
Que la communauté bantu
ait le droit de se défendre contre pareille mauvaise influence, tout le monde en
est convaincu: personne n'a le droit d'être une cause perturbatrice de vie,
d'être envers la communauté, une mauvaise influence éventuelle. [Ne pas vivre]
<La non-vie>, une force tuante, n'ont aucun droit, ils sont
anti-ontologiques.
4.Que sont, au sens bantu, conscience
morale, obligation, faute et devoir?
La conscience
chez les Bantu
Les Bantu ont une
conscience morale. Leur conscience, d'être bon ou mauvais, du bien ou du mal de
ses propres actions, suit leur conception ontologique. Tous les Bantu ont une
idée claire de l'ordre du monde, de l'ordre des forces, de l'ordre de la vie.
Ils savent et disent expressément que cet ordre est voulu par Dieu. Ils sont
conscients que par l'ordonnancement de Dieu, cet ordre des forces, cette
mécanique des influences de vie doit être respectée.
Ils savent que ces
forces avec leurs actions obéissent à des lois immanentes, qu'il ne faut pas
jouer avec elles, et qu'on n'emploie pas ces forces de manière arbitraire. Ils
connaissent la différence entre usage et abus. Et ils connaissent ce que nous
appelons justice immanente, en ce sens que dans leur idée la violation de la
nature se venge d'elle-même, et provoque du malheur. Ils savent trop bien que
celui qui n'observe pas les lois ontologiques devient wa malwa comme disent les Baluba, un
homme profanant, à l'être intime duquel adhère l'infortune, de telle façon que
sa force vitale en est corrompue et agit aussi par contamination sur
autrui.
Cette conscience
éthique profonde est chez eux et philosophique et morale et
juridique.
Le devoir chez les
Bantu
L'individu connaît son
devoir d'observer les règles morales et juridiques, s'il veut rester fort en
vie, et croître encore en son être intime.
Le muntu comme
homme clanique, sait qu'il peut exercer normalement, selon son rang dans
l'organisation du clan, une bonne influence de vie, et qu'il le doit pour la
perpétuation de son plan. Il connaît ses devoirs
claniques.
Il connaît aussi ses
obligations envers les clans étrangers. Les étrangers peuvent être encore aussi
hostiles en pratique les uns envers les autres, pourtant les Bantu savent et
disent qu'il n'est pas permis de tuer sans raison l'étranger. Les étrangers eux
aussi sont des hommes du même Dieu, leur vie et force de vie doit, elle aussi,
être respectée. Et la méchante diminution ou destruction de la vie étrangère est
également un trouble de l'ordre ontologique, qui peut facilement se venger du
coupable. Les obligations du muntu grandissent selon qu'il est lui-même
plus haut en rang de vie. Le premier-né, le chef, roi ou empereur, n'ont pas
seulement à être soucieux de leur propre force de vie, eux-mêmes et tous les
leurs ne savent que trop bien que les agissements du premier-né ou du chef ont
leur répercussion sur toute la communauté.
De là ce souci
extraordinaire chez les peuples primitifs, de sauvegarder, par de multiples
prescriptions très détaillées, règlements de vie et interdits, le chef, le
fortificateur de vie de la communauté, de le sauvegarder de toute diminution de
vie, et de le maintenir dans la pureté ontologique et dans l'intégrité de sa
force vitale.
Faute et dette
chez les Bantu
Les obligations des
Bantu suivent par nécessité de vie et de nature. Faute et dette sont donc aussi
plus grandes ou plus petites, selon qu'une action entame, avec plus ou moins de
mauvaise volonté, la vie.
Nous avons
effectivement déjà assez clairement montré, plus haut, dans quelle mesure les
Bantu considèrent comme faute et dette:
La méchante destruction de vie ou buloji.
La mauvaise
volonté provoquée de l'extérieur.
La mauvaise
influence de vie, inconsciente.
Un nouvel exposé
en serait un développement inutile
Kamina, le
7.2.45.
RESTAURATION DE
VIE
Sanction?
[Compensation?] Indemnité? Peine? Amende? Purification
ontologique?
Nous avons vu jusqu'ici
comment, pour le Bantu, les êtres ou forces sont constituées en elles-mêmes,
comment elles sont en relations réciproques, comment elles sont rangées, et
comment elles peuvent agir les unes sur les autres selon l'ordre ou de manière
troublante, en renforçant ou en affaiblissant.
Nous avons vu aussi
comment l'homme, cette force vivante supérieure, exerce sur son milieu une
influence soit nécessaire et normale, renforçante, ou anormale, troublante,
annihilant la vie.
Et enfin nous avons vu,
dans la doctrine du muntu, comment chaque muntu est obligé
d'exercer - par Dieu, l'ordre de nature, la morale, le droit humain - une
influence de vie normale et fortifiante. Et comment il doit aussi respecter la
puissance de vie d'autrui, et ne pas entamer ni amoindrir aucune force de vie;
que ce serait là un mal ontologique, moral et juridique.
Mais tout cela est
l'allure de vie et l'ordre du monde idéal, tout cela est comme il se doit.
L'état pratique des choses est entièrement différent, il y a beaucoup de mal,
beaucoup de trouble, de mauvaise volonté et de buloji. Mais cela veut-il
dire qu'il n'existerait pas de lutte entre ces forces qui sont faites pour la
vie et tout ce mal, qui existe en réalité et n'est que destructif de
vie?
Le monde n'est-il
pratiquement rien que buloji, rien que volonté de corrompre et injustice,
et n'existe-t-il donc pas d'ordre pratique, malgré tout le mal existant? Force
de vie, ordre et droit ne sont-ils qu'<une> hypothèse? Une utopie? Le
monde entier, l'univers réel n'est-il rien d'autre qu'un
non-sens?
C'est la question qui
revient éternellement à la bouche et monte du coeur, plus des civilisés que des
primitifs. Le droit existe-t-il? La justice est-elle? Dieu existerait-il?
Pourrait-il tolérer tant d'injustices et les horreurs de notre
époque?
Les Bantu sont encore
convaincus que la vie est plus forte que la mort, le droit plus fort que
l'injustice, la volonté de la vie plus forte que la volonté de destruction, en
fin de compte certainement à l'intervention de Dieu. Dieu a son droit, son plein
droit, et il l'exerce malgré ou contre celui qui veut le violer. Il peut aussi
intervenir en cette vie pour exiger ses droits, en envoyant adversités et
infortune. Il a mis dans l'ordre ontologique des forces une puissance
automatique de défense contre la volonté malveillante de nuire et de détruire.
Les premiers-nés, aussi bien défunts qu'encore vivants, ont reçu de Dieu des
armes redoutables: malédiction et retrait de l'influence paternisante, de
l'influence qui protège la puissance de vie et le rang vital. Chaque homme a
reçu, avec sa puissance de vie, le droit à sa vie et les moyens pour exiger ses
droits et au besoin de les restaurer. Dieu n'a pas donné une force de vie vaine
mais une force qui est puissante en elle-même, et forte aussi contre la
malveillance anéantissante. Même les bons manga ou les forces naturelles
vivifiantes ou protectrices ou les moyens magiques ont toujours en elles,
virtuellement, la puissance d'exercer une influence néfaste sur ceux qui ne les
emploient pas comme il faut, ou contre ceux qui s'approchent de leur usager ou
propriétaire, avec des intentions mauvaises.
Ainsi les Bantu sont
bien convaincus qu'il n'existe pas seulement un ordre idéal, hypothétique et un
droit spéculatif mais un ordre pratique, une force de vie réelle, qui trouve en
elle les moyens de réparation de la vie ou du droit. La force de vie est armée
pratiquement contre l'amoindrissement de vie et contre
l'injustice.
Pour bien comprendre
maintenant en quoi consiste la lutte entre le bien et le mal, de la vie contre
la mort, du droit contre l'injustice, chez les Bantu, nous devons nous
demander:
1. En quoi consiste le
mal et l'injustice,
2. quel mal et quelle
injustice doivent être réparés,
3. comment ce mal et
cette injustice peuvent être réparés.
1.En quoi consiste surtout le mal et
l'injustice?
Il est nécessaire d'y
revenir quelque peu pour bien saisir ce que les Bantu veulent avant tout voir
restauré lorsqu'il y a eu mal ou injustice.
Il a été montré à
suffisance ci-dessus quel est le mal et l'injustice par rapport à Dieu et au
regard des forces de la nature ou de l'ordre naturel, expression de la volonté
de Dieu.
Envers les premiers-nés
le mal et l'injustice consistent à diminuer et à renverser leur rang de vie, à
vouloir soi-même décider de la terre ou des biens claniques comme ayant-droit,
ou à constituer des contrats comme souverain avec des étrangers ou à aller
réclamer justice chez eux.
Entre semblables, entre
étrangers égaux en droit, l'injustice n'est pas en premier lieu simple
"injustice" mais, comme envers Dieu, envers l'ordre des forces naturelles et
envers le rang de vie clanique, l'injustice envers l'étranger est au premier
chef aussi bien diminution de vie, mal ontologique, violation d'être, et ce
n'est qu'ensuite que le mal est "injuste" et ce n'est qu'à cause de
cela.
Nous avons vu
précédemment que la "vie" du muntu n'est pas limitée à sa
personne, mais qu'elle s'étend à tout ce qui est relation de vie avec sa
puissance de vie, comme force primogénitale paternisante ou comme force de vie
soumise par influence: enfants, terre, possessions, animaux domestiques et tous
biens.
Comme tout bien que
l'on fait à quelqu'un et toute aide ou protection que l'on accorde à quelqu'un
sont regardés en premier ordre comme un bien, un secours pour la vie de l'être,
comme un renforcement de la vie ou un sauvetage de vie, et tirent leur valeur de
la valeur de la vie renforcée, ainsi aussi toute injustice, si petite ou
matérielle soit-elle, constitue en premier lieu un attentat contre la "vie"
elle-même. Toute injustice est au premier chef une violation de la puissance de
vie et tire sa grande malfaisance de la grande valeur de la vie humaine, du don
de Dieu par excellence. En ce sens, toute injustice est un mal aussi grand que
la vie elle-même est grande, tout attentat à la vie humaine est un mal infini
pour elle et en tout cas beaucoup plus grand que le dommage matériel, calculé
économiquement ou financièrement. Ce ne sera donc pas non plus le dommage
matériel mais bien le degré de violation de la vie qui sera la norme de la
réparation et de l'indemnité.
2.Quel mal ou injustice doit être
réparé?
Puisque, dans toute
injustice, pour les Bantu, le pire mal se trouve, comme vrai mal, dans un
attentat à la puissance de vie, il serait bien étonnant que le premier souci, la
première intention des Bantu en exigeant réparation serait: oeil pour oeil,
l'exacte restitution de ce qui fut dérobé, avec une indemnité bien mesurée et
qu'ils auraient établi une liste-tarif qui ne serait pas basée sur ce qui forme
pour eux le centre de l'univers notamment l'homme même. Comment se pourrait-il
qu'ils aillent mesurer le mal et l'injustice à des choses extérieures à l'homme
et négliger ce qui constitue à leurs yeux le principal, la restauration de
l'ordre ontologique, de la puissance de vie, qui a été
entamée?
Les réparations
matérielles elles-mêmes sont considérées de ce point de vue et ne sont
envisagées que comme une partie de la réparation de la vie ou même comme une
sorte de restauration de vie.
Il faut et l'on peut
étudier le droit coutumier des peuples claniques sur son terrain propre, en
lui-même; c'est seulement par ce moyen que par comparaison et par isolement de
ce qui est commun, l'on pourra systématiser l'organisme universellement humain
du droit coutumier et du droit primitif. Et ce système sera là devant nous comme
un ensemble solide, comme une construction bien ordonnée, mais le sens de ce
droit coutumier, son esprit, ses règles obligatoires, son fondement rationnel le
plus profond ne se trouve que dans la philosophie primitive, dans un droit
naturel et une ontologie qui sont selon les primitifs eux-mêmes. C'est cette
vérité qui fut si bien pénétrée par E. Possoz dans ses Eléments de droit coutumier nègre. Un
juriste peut systématiser le droit primitif, seul la philosophie primitive peut
la faire comprendre.
Le droit primitif est
un droit de l'homme et non pas un droit des choses; c'est un droit de la
puissance de vie, de la vie, et non un droit des biens ni des
propriétés.
C'est la philosophie
des forces de vie seule qui peut nous faire comprendre du point de vue bantu le
caractère rationnel de certaines règles juridiques coutumières qui seraient
sinon incompréhensibles pour nos esprits de forme
économique.
Une couple
d'illustrations.
Lorsque un Moluba aide
un homme d'un autre clan dans un besoin pressant, lui prête trente ou quarante
francs, qui lui permettent de payer son impôt, ou de se libérer de prison, alors
ce Moluba sait, et chaque Moluba pense avec lui, qu'il a "sauvé, délivré" cet
autre Moluba. Pour eux il ne s'agit ici ni d'avance, ni de prêt; ou bien oui, il
s'agit en effet d'un prêt matériel, mais le sens juridique de ce prêt est
uniquement: kukula, comme disent les Baluba, "sauver, délivrer", sauver
ou délivrer un "homme", un muntu.
Constamment je le vois
survenir chez les Baluba, que pour la délivrance d'un homme, il est réclamé...
et livré, - et nous dirions que c'est un prêt d'autant de francs - un fusil, un
collier de perles cher, (lukanga lwa nsamba) ou une somme dix fois plus
forte. L'affaire vient-elle devant les juges à cause de la mauvaise volonté du
sauvé, la sentence reste: "Reconnais ton sauveur".
Combien de fois ai-je
interrogé là-dessus des juges raisonnables, des sages ou des anciens, et combien
de fois me suis-je fatigué à leur démontrer que pareilles pratiques constituent
de la vulgaire extorsion et du battage d'argent. La réponse sereine de la
sagesse bantu reste indifféremment: "ne l'a-t-il pas sauvé?" Cela se fait très
souvent chez nous et ils donnent des exemples où eux-mêmes ont dû
payer.
Il y a quinze jours
(février 1945), le chef du village Kapundwe me raconta l'histoire suivante. Un
de ses amis du village voisin, Busangu, lui avait confié un agneau. Un jour on
voit le chien de Kapundwe en train d'avaler l'agneau. Probablement celui-ci
était-il mort naturellement et non pas mordu à mort par le chien. Il court tant
de moutons dans le village et l'on n'avait jamais constaté que ce chien avait
tué un agneau. En tous cas, personne n'avait vu que le chien avait pris
l'agneau. Pourtant Kapundwe a déjà donné à son ami un agneau en remplacement,
plus un autre agneau; et encore un, ce qui fait trois, et par dessus le marché
encore cent francs.
Il est naturel que
Kampundwe trouve tout cela assez fort; il n'est peut-être pas exagéré de dire
que l'homme de Busangu est exigent; mais ce qui nous étonne davantage c'est que
Kampundwe, fut-ce avec un visage amer, a payé, et cela sans intervention de
juges.
L'ami de Busangu dit,
et cela s'entend répéter constamment en matière de procès: binsansa, la perte de mon agneau me
fait de la peine, me cause un "tort", et ce n'est qu'avec trois agneaux et cent
francs que je pourrai me guérir de ce mal et l'oublier, et que je redeviendrai
un vivant, joyeux à nouveau.
Si Kapundwe avait su
sans aucun doute que son chien avait mordu l'agneau, il n'aurait même pas pensé
à se plaindre ainsi à moi qui discutais le coup.
A côté de tout dommage
économique, au-dessus de ce dommage, compte, pour le Moluba, la peine,
binsansa, le frissonnement de l'être humain, le tort. Et ce frissonnement
de la vie doit être réparé. L'homme froissé doit être restitué dans sa sérénité,
dans la joie de vivre, dans son intégrité, dans sa plénitude de vie.
Restauration de vie est le sens des indemnisations matérielles
elles-mêmes.
Et quel est le rôle des
juges? Est-ce de mesurer et de déterminer avec précision combien quelqu'un est
coupable et combien il doit payer? Les juges, selon le droit antique, ne font
que décider qui est "blanchi" ou qui est "noir", qui est en forte position ou
qui se trouve en état faible et "tombe". Et pour les deux parties la question
est d'être déclaré blanc et frotté de kaolin (mpemba) blanc ou au besoin
de cendres blanches, parce qu'il est manifesté par là que l'on est
intérieurement blanc, ontologiquement pur, libre d'influence néfaste, libre de
volonté mauvaise. Le perdant est reconnu noir, ontologiquement sale,
intérieurement mauvais, parce qu'il avait attenté à la "vie" de son
semblable.
A déclarer blanc ou
noir, le droit fut dit. Le blanc ou fort va alors exiger le rétablissement de sa
vie, des indemnisations matérielles, économiques, une "restitutio ad integrum",
etc. Tout cela suit alors et dans une société bien ordonnée cela peut se passer
sous la surveillance de porteurs de l'autorité. Mais la détermination de ce qui
doit être donné ou défini n'est déjà plus de la jurisprudence proprement dite;
c'en est de la personne humaine diminuée elle-même à dire ce qu'elle pense
nécessaire au rétablissement de sa plénitude de vie et les juges peuvent bien
confirmer alors les exigences posées par le plus fort.
Nous donnerons plus
tard d'autres applications et illustrations des principes. Ici je n'ai pensé
qu'à montrer combien la réparation du droit lésé est, selon la philosophie
bantu, en premier lieu une réparation de vie.
3.Comment mal et injustice sont-ils
réparés?
a.Le mal envers une force de vie
supérieure
Le mal envers les
puissances de vie supérieures: Dieu, les fondateurs du clan, les premiers-nés
défunts ou encore vivants, ne peut être considéré comme une violation ou une
diminution de forces plus fortes. Selon la conception de l'être par les Bantu,
il est métaphysiquement impossible qu'une vie inférieure diminue une vie
supérieure.
Mais une vie inférieure
peut méconnaître, mépriser une vie supérieure, le plus petit peut se lever
contre son premier-né. Le malveillant qui ose cela fait comme s'il voulait
attenter à la vie supérieure et la diminuer; comme s'il voulait se mettre à la
place, au rang de vie de ses aînés. Sa conduite, qui ne tient pas compte du plus
haut rang de vie de Dieu, des fondateurs de la tribu et des ancêtres ni des
premiers-nés ou des "pères" vivants ressemble à une annihilation pratique de
leur plus haut rang de vie.
Pareille conduite,
encore que la puissance supérieure de vie n'en soit pas diminuée, n'est pas
seulement ce que nous nommerions: orgueil, manque de respect, outrage, injustice
mais est, dans la conception des Bantu, et surtout, un trouble ontologique, une
violation du rang de vie.
Aussi la réparation
d'un tel dommage n'est-elle pas conçue comme une réparation proprement dite de
vie, une réparation de vie amoindrie, mais comme une reconnaissance de l'ordre
de vie et du droit vital de l'être et est réalisée par des offrandes
propitiatoires, des purifications ontologiques ou par les soi-disant
purifications "magiques" ou "rituelles" du village et de ses habitants. (C'est
ainsi que les Baluba parlent de koyija kibundi, "laver" le
village).
Quand une maladie
épidémique règne par tout le village et que beaucoup de gens meurent les uns
après les autres, etc., alors on ne parle plus de lubuko, divination, de
manga ou de remèdes magiques, de kulowa ou de jeter un sort par
tel ou tel. On dit alors que les forces supérieures sont troublées, c'est-à-dire
Dieu, les fondateurs du clan, les morts en général, en somme toute la masse des
ancêtres. Les Baluba donneraient beaucoup si le Père missionnaire était prêt à
laver leur village avec son eau bénite puissante, car ils sont conscients que
leur race est en train de se mourir. Pareil malheur doit venir de haut. [Sur
terre Dieu peut montrer sa puissance par bipupo, dans l'au‑delà par un
malheur éternel.]
Ici il faut dire un mot
de la relation dans laquelle les Bantu se sentent par rapport à des forces
supérieures ou premiers-nées du monde invisible (Dieu, les ancêtres, les
fondateurs) et des rapports juridiques existants entre le muntu vivant et
son ascendance en ligne directe, jusqu'au Dieu. Je ne pense pas que les Bantu se
considèrent envers les premiers-nés comme ayants-droit contre des ayants-droit.
Et leur rapport avec la vie supérieure, avec des forces premières, leur
soi-disant culte envers Dieu ou les ancêtres, n'ont, je pense, aucun caractère
contractuel.
Dieu est le donateur de
la vie. La vie n'est qu'un don. Le donateur ne peut pas être contractuellement
obligé envers le donataire. Les Juifs furent conscients d'un contrat entre
Jéhovah et le peuple juif. Les chrétiens, s'appuyant sur une révélation, parlent
d'un nouveau contrat (alliance ou testament) entre Dieu et les hommes. Les Bantu
ne sont pas conscients d'un contrat entre eux et Dieu, ni les ancêtres. Et leurs
rapports avec Dieu ni les ancêtres ne manifestent aucun caractère contractuel.
Les Bantu ont assez de proverbes où ils disent et répètent que Dieu distribue
ses dons mais aussi les infortunes selon son bon plaisir, qu'il n'y a rien
d'autre à faire pour le muntu que d'accepter, qu'on ne peut exercer une action
en justice avec Dieu.
Lorsqu'on demande à des
Noirs: "Ne reprochez-vous pas quelquefois à vos fondateurs et ancêtres qu'ils ne
vous protègent pas bien?" Ils répondent: "Comment pourrions-nous leur faire des
reproches, les gourmander, les chasser ou négliger de les honorer? Ne sont-ils
pas les grands que nous avons déjà rencontrés lors de notre naissance? Ils sont
avant nous. Les fondateurs de la tribu surtout sont tant de rangs de vie et de
générations avant nous, les vivants; ils sont si près de Dieu même que beaucoup
de Bantu les confondent presque avec Dieu même. Ne sont-ils pas eux-mêmes le
dernier échelon humain entre la tribu et Dieu, les premiers représentants et
mandataires de Dieu envers toute la descendance?" Le plus haut représentant, le
transmetteur direct d'une influence vitale d'une force supérieure est considéré
par les Baluba comme une personnification de cette force supérieure et est
souvent nommé du nom de celle-ci.
On pourrait croire que
les enfants ou puînés ont au moins le droit envers leurs parents et ancêtres à
la continuité de la vie et à un renforcement de vie. Mais chez les Bantu les
enfants ne sont pas considérés comme existant indépendamment de leurs parents,
comme ayant une puissance en dehors de leurs parents, ou comme ayant des droits
par eux-mêmes. Si des ancêtres ou aînés ont un devoir de vivifier la vie c'est
là un devoir ontologique envers la vie du clan, devoir qui vient surtout d'en
haut, devoir qui coïncide avec leur propre besoin de vie et la conservation de
leur vitalité propre. C'est l'aîné qui se fortifie lui-même, se perpétue
lui-même dans une puissante progéniture. Ils ne "peuvent" donc pas souhaiter
l'anéantissement de leur descendance et ils sont comme incapables de pécher
contre la vivification de leur progéniture. Les ancêtres, pour cela, sont
déclarés saints. Ce ne sont que les premiers-nés vivants ou les pères vivants du
clan qui peuvent être repris, réprimandés, conseillés par les aînés du clan,
presque leurs égaux, lorsqu'ils menacent par leur conduite de diminuer la
puissance de vie du clan.
En tous cas, un enfant
ne contracte-t-il pas avec son père et le vivant encore beaucoup moins avec les
fondateurs du clan. Entre ces derniers les rangs de vie sont trop différents; il
n'y est pas question de conclure ni de rompre un contrat, cela serait équivalent
à une déclaration d'indépendance.
La puissance de vie
résulte pour les Bantu d'une étroite connexion avec les ancêtres et
premiers-nés, et s'il y a eu des fautes commises, on ne peut arranger cela, et
cela doit l'être pour éviter des malheurs, qu'en portant avec repentance des
offrandes de propitiation et en reconnaissant le rang de vie supérieur des
ancêtres, par la réparation de l'ordre ontologique.
b. Le mal envers les
inférieurs
Dans le sens
préindiqué, l'aîné, et je parle ici plutôt de l'aîné encore en vie, peut faire
du mal à sa descendance. Il peut "ne pas paterniser", diminuer ainsi ceux qui le
suivent, leur donner un état de vie affaibli, il peut souhaiter du mal et
maudire. Tout cela emporte diminution de vie pour les siens, une diminution de
vie qui peut aussi fournir l'occasion à d'autres forces de destruction
étrangères d'agir sur cette descendance affaiblie. Quoique cette diminution de
forces ne soit pas une rupture de contrat, pas une violation de droits qui
existeraient en dehors du premier-né et indépendamment de lui dans les puînés,
c'est là pourtant un péché contre nature, un péché contre la vie. Agir ainsi,
c'est pour l'aîné agir contre la volonté de Dieu, contre sa propre vie, laquelle
contient alors celle des siens, contre la communauté clanique et ses fondateurs,
à partir desquels et par lesquels il est renforçateur de vie et doit l'être pour
sa progéniture.
Pareil mal peut
seulement être réparé en se mettant soi-même dans l'ordre précis de vie envers
les siens. Il existe chez les Baluba un maudire ou souhaiter du mal,
kufinga, mais il existe aussi la réparation, la rétractation de la
malédiction, - chez les Baluba: kufingulula. Il existe des péchés contre
la vie des mariés, des péchés (rapports interdits hors mariage) qui par exemple
font sortir une mauvaise influence de la mère sur l'enfant à naître, mais il
existe aussi la restauration de la bonne influence, par la "confessio
parturientis", la confession de ses fautes. Il existe l'opposition du père
contre le départ de son fils au travail chez le Blanc, ou à l'école du Blanc, et
lorsque ce fils persévère dans sa volonté, il existe le retrait de
l'interdiction ou mieux le consentement, donné au moyen d'une sorte de
"bénédiction", le kupela mata, le crachement de salive, ou l'acte de
donner de la salive dans une feuille pour la route, en signe que le fils ne part
pas avec la malédiction ou avec la volonté annihilante du
père.
Un mari peut accuser sa
femme d'être cause de la maladie de son enfant par une influence néfaste, et il
peut demander de kutompola, de se plaindre, haut et clair, pour écarter
de soi la mauvaise influence éventuelle, ou pour fournir une preuve qu'elle en
est exempte.
La réparation du mal,
de la diminution de vie des siens, consiste dans la restauration de la bonne
influence "paternisante", restauration qui est chaque fois montrée et prouvée
par des signes externes.
c.Le mal envers des égaux
[collatéraux]
1.Restauration de vie envers des morts
et des esprits
Il existe pour les
Bantu une différence expresse, essentielle entre les ancêtres et les nombreux
défunts, surtout ceux du passé plus récent qui n'appartiennent pas précisément à
la ligne ascendante ou lignée du pouvoir, à la hiérarchie selon laquelle
l'influence vitale des pères est descendue sur les vivants
actuels.
Les fondateurs de
clans, les pères de la tribu se trouvent si haut au-dessus des Bantu vivants
dans la hiérarchie des ordres de vie, et si près du Créateur, qu'ils ne sont
même plus appelés des bafu, morts ou défunts, mais ba-vidye (chez
les Baluba) ou des êtres spiritualisés, comme des "dieux", des "créateurs". Ce
sont en effet les premiers vivificateurs sous Dieu et après lui-même, et la
personnification, pour chaque clan, de Dieu lui-même.
Aussi existe-t-il une
différence marquée entre les batata comme disent les Baluba et les
bankambo, cette lignée ascendante de pères du clan qui remonte jusqu'au
fondateur même et les bafu, les morts communs du clan, qui n'ont jamais
régné comme pères et dès lors ne le sont pas non plus comme
défunts.
Comme il a été dit plus
haut à propos des relations des êtres, ou ontologiques, et à propos des rapports
juridiques entre les pères de clan ou ancêtres et la communauté des vivants,
ceux-ci se trouvent comme des enfants nouveaux-nés, sans parole, devant leurs
pères claniques, origines de la vie, de la sagesse et du droit. Ces rangs de vie
diffèrent plus que ne diffèrent ceux d'un nouveau-né et d'un vieux sage
vivant.
Pères de clan et
ancêtres sont là, pour le clan comme clan, et pour chaque membre du clan comme
membre du clan; d'eux vient la puissance de vie de tout le
clan.
Aussi les rapports des
vivants avec leurs ancêtres et fondateurs sont-ils essentiellement claniques,
communautaires et hiérarchisés. Le culte, la demande, les offrandes aux pères du
clan sont l'affaire de tous les membres du clan mais ils se pratiquent par
l'intermédiaire du premier ou père de clan vivant. Ici, pas question de contrat
ni alliance, comme entre ayants-droit ou pairs. Ici n'existe que l'allégeance
obligatoire, la demande respectueuse, ou le kutompola, la plainte, comme
à l'égard de Dieu; rester en rapport de vivant. Jamais outrager ni injurier,
jamais mépriser ni reprocher, jamais chasser ni rompre les relations ni le
contrat. Cela ne signifierait que la mort même des vivants. Lors d'une calamité
publique, il n'est pas question d'un manquement ou d'une faute de pères du clan,
mais seulement d'une allégeance repentante de vie renouvelée, pour à nouveau
pouvoir être heureusement influencé par les ancêtres.
Mais envers les morts
(bafu) ordinaires il en va tout autrement. Tant de morts des temps
anciens sont oubliés, sont "partis" pour de bon; les morts des temps rapprochés
on les connaît encore, on les a connus en vie. Ils sont plus ou moins considérés
comme des égaux, comme des trépassés ordinaires, membres du clan et de la
famille.
Entre ces morts et les
survivants les relations sont parfois claniques, parfois individuelles, parfois
de droit naturel, parfois assez contractuelles. Ces relations, toujours conçues
selon l'ontologie bantu, comme relations d'influence vitale, peuvent être soit
selon l'ordre, soit troublantes, bonnes ou mauvaises, justes ou injustes, aussi
bien du côté de ces morts ordinaires que des vivants. Et la restauration de vie
sera alors une allégeance soit renouvelée soit adoptée, ou bien il y aura
rupture de relations, selon que l'on a affaire avec des relations claniques ou
simplement individuelles.
Voici une paire
d'exemples.
Peu de temps après la
mort d'un muntu on ressent
si l'on a affaire avec un bon ou un mauvais mort. Le devin trouve si une maladie
ou un décès, peu après une mortalité, sont attribuables à l'influence vitale
d'un mort. Pareil mort, qui vient attaquer la vie des membres du clan ou son
clan même, qui répondait de lui, et continue à en répondre, pareil mort qui met
son clan dans une situation juridique affaiblie par exemple en allant diminuer
ou tuer des étrangers, est appelé chez les Baluba un mufu wa kizwa, un mauvais mort, un
mort rancunier, un mort méchant (wa
nsikani).
Les responsables de ce
mort répareront alors les fautes éventuelles ou négligences dans le deuil ou les
soins des morts ou à pourvoir les morts ou à réparer leur honneur, pour que le
mort ait sa pleine "vie de mort", à laquelle il a droit.
Mais lorsque la faute
connue a été réparée et qu'il ne peut plus être question chez les vivants d'une
faute patente, alors ce sera le mort qui sera en faute au cas où sa mauvaise
influence ne cesse pas. Il n'a pas le droit d'affaiblir ainsi le clan
directement ou indirectement. Ici l'on se trouve alors comme devant un cas de
buloji par un mort. Et la
restauration de la vie, la réparation du mal ne peut consister alors dans une
lutte des membres vivants du clan contre ce membre méchant du clan, que dans la
légitime défense de la vie contre ce qui détruit la vie. On injurie et outrage
ce mort, on essaie de la chasser, et s'il le faut et que ce n'est pas possible
autrement, par des manga ou
"forces de la nature", et quand tout cela ne sert à rien, on fera appel à un
homme des manga pour enlever
au défunt ses dernières forces, les paralyser, de telle sorte qu'il ne puisse
par exemple plus avoir aucun rapport avec un vivant, même ne puisse plus jamais
être réincarné, l'amoindrissement suprême. On déterre le cadavre et on le brûle,
les cendres sont jetées au vent, et il est dit alors du mort chez les Baluba
qu'il est parti pour le Kalunga ka
musono ou le Kalunga ka
masika, le lieu du malheur, d'où nul ne peut plus revenir ni produire
le moindre effet sur la vie. Alors il est tout à fait
"mort".
C'est ainsi que l'on
opère la restitution de la vie ordonnée, la restauration de la vie juste sur la
vie perverse, troublée, annihilante. C'est une purification ontologique du
clan.
Encore un exemple de
relations claniques. Un mort ordinaire peut "suivre" une femme (kulonda, en kiluba) pour être
réincarné par elle, renouveler son nom dans le clan. C'est là une bonne
influence, vivifiante, une influence de vie et de renforcement du clan; laquelle
ne peut exister en dehors de l'influence vitale des batata ou ancêtres, ou sans elle,
desquels ancêtres ce mort a tiré lui-même son nom. Pareille influence n'est pas
refusée et ne peut l'être; ne pas donner le nom du mort "suivant" ou "revenant"
à l'enfant, serait une faute chez les vivants, et laisserait l'enfant en dehors
de l'influence de son protecteur ou renforçateur.
Mais il y a aussi des
morts qui peuvent suivre quelqu'un pour des fins plus personnelles: par exemple
pour leur chasse. Cette "poursuite" se manifeste par un événement anormal ou
extraordinaire: maladie, songe, présage, que l'on rencontre par exemple en
chemin, etc., événement qui ne peut alors être expliqué par le devin que comme
un avertissement de tel ou tel mort ou génie.
C'est ainsi que l'on
parle chez les Baluba de génies de chasse, bakisi ba luvula, génies de la chasse
qui sont comme le vent, n'ont pas corps, n'ont jamais été hommes, n'ont pas de
nom humain et ne "naissent" pas non plus parmi les hommes. Ils "suivent" pour
qu'un chasseur chasse avec eux, les honore, leur fasse des offrandes, et jouisse
alors de leur protection, ait de la chance à la chasse, ait un fusil
fort.
Le chasseur consent
évidemment à cette protection et s'élève un petit lieu de prière et d'offrande
pour son génie. Il invoque ce génie ou ce mort comme "mon génie", mon mort,
aide-"moi". Mais quand ce génie ou ce mort ne se montre pas assez efficacement
protecteur, l'honorant dira: "Comment? Vous me suivez pour que je chasse avec
vous et que je vous fasse des offrandes? Je fais mon devoir mais vous ne faites
pas le vôtre. Alors je ne fais plus rien pour vous non plus. Et il délaisse
alors son lieu de prière ou renverse d'un coup de pied sa case des génies ou de
morts: visiblement, des relations individuelles ou contractuelles où il y a des
droits et devoirs réciproques, et où l'injustice est rétablie par des reproches
et la rupture du contrat.
C'est de "l'histoire"
pour le Baluba, pour beaucoup de Bantu, et probablement aussi pour tous les
peuples primitifs, que leur philosophie a évolué d'une philosophie simple mais
s'est de plus en plus, par des conséquences tirées de l'influence de vie, du
renforcement de vie, tournée vers des applications "magiques" plus compliquées.
Applications qui végètent et étouffent la simple vie clanique communautaire et
le culte des ancêtres, pour mettre à la place, des pratiques "magiques"
individuelles, cent fois multipliées, et des pratiques de renforcement de vie
sans plus de lien avec la hiérarchie clanique ou en‑dehors de cette hiérarchie.
Nous nous trouvons maintenant chez les Bantu devant des abus de l'abus originel
de l'influence de vie et du renforcement de vie.
Et c'est probablement
l'étude de ce qui existe encore actuellement qui pourrait faire conclure les
ethnologues que chez les Bantu le culte des morts serait
contractuel.
Je crois qu'il est plus
conforme à la réalité de l'évolution ou de la "déformation" que l'arbitraire
individuel et contractuel étouffe l'antique droit naturel clanique. Mais
beaucoup de vieux et certainement les conservateurs têtus des Baluba ba Kasongo
a Nyembo, pénétrés de philosophie, vivent encore aujourd'hui la vielle
philosophie et l'ancien droit clanique.
2.Restauration de vie entre vivants égaux
en droit
Aussi entre vivants
égaux en droit les troubles ontologiques ou métaphysiques, les diminutions de
l'être et le mal juridique peuvent être restaurés et la vie
réparée.
Le buloji ou foncièrement mauvais
vouloir de l'être ne peut être amélioré; il n'y a à cela qu'un moyen: extirper
ce mal intrinsèquement mauvais au moyen de la vie qui a tout droit. Celui qui
EST mauvais, qui EST amoindrisseur de vie, sa force doit être paralysée par tous
moyens, y compris la mise à mort, et la crémation. Et toute la communauté peut
et doit y participer. Le muloji est l'ennemi n°1 de tout son milieu; il ne reconnaît plus
de lois, ni ontologiques, ni juridiques, ni claniques, ni
interclaniques.
Comme il a été dit
auparavant il existe aussi une malveillance provoquée, qui ne cherche pas le mal
pour le mal mais qui a néanmoins une influence qui diminue la vie des
semblables.
Avec pareil excité on
attend qu'il revienne de nouveau à son calme, jusqu'à ce que la colère le
quitte. Alors on lui demande compte de ses mauvais propos ou actes ou bien en
donne-t-il lui-même l'explication et répare ce qu'il y a à
réparer.
Pareille réparation,
même y eut-il en outre réparation de dommage matériel, pareille réconciliation
ou pareille conciliation à l'amiable, ne s'effectue pas sans la bien consciente
et volontaire intention ou en dehors de la signification de "restauration de
vie" ou restauration de l'ordre ontologique. Des malédictions furent-elles
prononcées, par kufinga, on
les rétracte par kufingulula; avait-on fait des
tentatives pour jeter le mauvais sort, kulowa, alors la mauvaise influence
éventuelle doit être neutralisée, kulobolola; la partie adverse
fut-elle atteinte par l'adversité, alors la réconciliation s'accompagne de
kusubula, enlever le malheur
pour restituer la partie adverse affaiblie, dans sa force antérieure, avec
attouchements symboliques des articulations au moyen d'un fer "fort". Les
mauvaises influences éventuelles sur la chasse communautaire sont neutralisées
par kutula mwifyaku, la
confession du maudissant, et lors de toutes ces sortes de restauration de la vie
il est livré une preuve extérieure de l'expulsion de mauvaise volonté par le
kupela mata, crachement de
salive.
Lorsque celui qui fait
ou a souhaité le mal par une mauvaise volonté provoquée par autrui est arrivé à
récipiscence mais reste néanmoins plein de rancoeur, et qu'il ne veut pas
spontanément réparer la vie amoindrie de l'adversaire, alors on peut obliger à
restauration de vie par la contrainte par corps et par violence, avec ou sans
jugement officiel.
S'il a été fait du mal
entre égaux, dans le clan, alors le père du clan a le pouvoir de ramener le
perturbateur, le violateur de la vie à l'ordre, il peut le réprimander, le
menacer, le maudire, le "placer après le lésé" dans le rang de vie ou, ce qui
est pis, ne plus le reconnaître comme fils et par là le faire totalement sans
droit en ne voulant plus intervenir dans les affaires de justice comme faisant
droit ou premier-né de ce membre perverti du clan.
3.Nous connaissons ensuite un troisième
genre d'influence mauvaise chez les Bantu, une influence
inconsciente
Comme les Juifs
pouvaient devenir inconsciemment, innocemment impurs, par exemple en passant par
une tombe ancienne devenue invisible, ainsi les Bantu peuvent avoir troublé
l'ordre ontologique, l'ordre des forces, sans l'avoir voulu sciemment. Et ce
désordre, cette violation doivent être réparés car sinon il en résulte du
malheur. La restauration de vie consiste pour toute communauté bantu en ce fait
que "le mal, qui est cause de mal, est enlevé de leur milieu". La vie de la
communauté doit être lavée. C'est en ce sens qu'il faut expliquer l'usage de
faire disparaître des nouveaux-nés difformes, de les jeter dans la rivière ou
dans la forêt. Toute anormalité, tout défaut, tout mal physique ou maladie, tout
cela est buloji, peut être
fauteur de mal comme étant violation de l'ordre et pour tout cela existent des
pratiques de purification, des rites neutralisants, des interdits, des
cérémonies de soumission avec "dons" aux ancêtres, des "ablutions" rituelles de
tout le village, etc. Qui n'en a vu des dizaines d'exemples ici chez les
Bantu?
Conclusion
Ainsi je crois avoir
suffisamment montré, quoiqu'en quelques traits généraux, comment le combat entre
la vie et la mort, entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste ne se
termine chez les Bantu que par la restauration de vie.
Dieu exige
reconnaissance de son rang de vie, s'il le faut en envoyant des bipupo, des plaies communes, et
rétablit, s'il le faut, par la force et la démonstration de sa "puissance" en
enfer (le Kalunga ka musono)
son rang de vie suprême, sa primordialité.
Les pères de la tribu
et les ancêtres défunts agissent dans le même sens, mais sous Dieu, suivant
l'ordonnancement de Dieu, mais dans une mesure moindre que Lui. Pour des
inférieurs il n'y a qu'un seul moyen de vie, vers le bien et vers le droit,
c'est la reconnaissance de la puissance de vie supérieure et du rang supérieur,
et de se maintenir soi-même à son rang propre, ou... de se replacer dans la
dépendance et l'allégeance.
Envers les multiples
forces de la nature il n'y a, selon la réglementation divine, qu'une seule
attitude sûre: l'emploi ordonné, respectueux, circonspect des forces naturelles.
Tout emploi "contre nature" des forces naturelles, toute violation de l'ordre
ontologique doit être réparé, l'ordre doit être rétabli, la vie contaminée doit
être purifiée et sanctifiée.
Restauration de vie,
sanction comprise en ce sens, purification ontologique forment des conceptions
de Bantu: peine, amende, pénitence, compensation sont plutôt des concepts
d'Européens, à moins de les comprendre dans ce premier
sens.
Kamina,
1.3.45.
[[1]] Dans une lettre du 24 nov. 1947, le P.
Tempels écrivait au P. Albert Perbal, OMI, que ce texte a bénéficié de quelques
changements et notes du professeur de métaphysique de l'Université de Louvain,
Albert Dondeyne. Ces notes ajoutées ne se distinguent pas du texte de Tempels.
Cfr BONTINCK, Fr., Aux origines de La philosophie bantoue. La correspondance
Tempels-Hulstaert (1944-48). Kinshasa, Faculté de Théologie Catholique,
1985, p.126, note 221.
[[2]] Fr. BONTINCK,
o.c., p.11. Né à Halle (Brabant) le 8 mai 1885, Docteur en droit à
Louvain (1911), Emile Possoz partit au Congo le 24 février 1926 et rentra
définitivement en Belgique en mars 1945. Du 11 au 14 nov. 1944 il avait traduit
le ch.II de La philosophie bantu et terminé la traduction jusqu'au ch V
compris à sa rentrée définitive (cfr ibidem, p.9-10 et p.44, note
58).
[[3]] Cfr
L. HANSEN, De literaire nalatenschap van P. Placied Tempels O.F.M., in
Franciscana 38 (1983), p.197.
[[6]] Dans
notre édition, les textes sans équivalent néerlandais ont été marqués par des
crochets [...]. Cfr par ex. le début du
Ch.VI.
[[7]] A.
Rubbens lui-même a affirmé au Père Ceuppens, cicm, rédacteur de l'agence DIA
(Kinshasa), que c'est en réalité son épouse, francophone, qui a traduit le livre
de Tempels.
[[8]] Cfr ses lettres à Possoz du 18.9.1945 et
du 9.10.1945 où il écrit: "je me réjouis énormément que celui qui lit
Philosophie bantu, devra d'abord avaler votre texte. Au Parquet ils se
sentiront naturellement menés par le bout du nez" (cité en néerlandais par L.
HANSEN, a.c., in Franciscana 38 (1983), p.211, note 79).
[[9]] Cfr L. HANSEN,
a.c., p.197-200 et aussi A. Storms, parlant de Tempels: "L'auteur avait
mûrement pesé et discuté le choix de ses expressions. La manière un peu plus
expéditive dont le traducteur s'y est pris ne l'a pas toujours pleinement
satisfait" A. STORMS, La philosophie bantoue, in Bulletin des
Missions 20 (1946), p.165.
[[13]] Cfr
P. TEMPELS, Bantoe-Filosofie. (Oorspronkelijke tekst). Antwerpen, De
Sikkel, 1946, p.V et note 2.
[[14]] Tempels a corrigé amplement ce texte, sans pour
cela toujours recourir à une confrontation de la traduction avec l'original
néerlandais. Les corrections mineures ont été apportées à l'encre, les
corrections plus importantes et les ajoutes sont écrites à l'encre ou tapées à
la machine sur des feuilles volantes de tout format. Des pages entières ont été
remplacées, comme par exemple les pages 30-36, comprenant tout le numéro 4 du
chapitre II. Cfr à ce sujet A.J. SMET, L'oeuvre inédite du Père Tempels,
in Ethique et libération (Recherches Philosophiques Africaines, 2).
Kinshasa, Faculté de Théologie Catholique, 1978, p.343. L'exemplaire en question
n'est pas mentionné par Hansen ni par l'inventaire de l'"archief Tempels" de
KADOC à Leuven.
[[16]] Dans
la transcription des textes, l'orthographe des termes africains a été unifiée et
respectée, par ex.: muntu (mu-ntu = homme), bantu (ba-ntu =
hommes), au lieu de mountou, bantoue et bantous. Quelques fautes de frappe et de
grammaire ont été normalisées.
[[17]] Lettre de Tempels à Possoz du 9 mars 1945, citée
ici, sans date (cfr Fr. BONTINCK, o.c., p.11; et, en néerlandais, L.
HANSEN, a.c., p.193).
[[18]] Citation non identifiée, se référant peut-être à
la fin du livre de J. MARECHAL, S.J., Le point de départ de la
métaphysique. Cahier III: La Critique de Kant. Bruxelles, L'Edition
universelle, 1944, troisième édition, p.308: "la raison pratique, s'appuiera, en
définitive, sur la nécessité primordiale de l'action largement définie, sur la
priorité de l'acte par rapport à la forme, sur l'essence dynamique de la
spéculation"; et plus loin: "la conception dynamiste de
l'entendement".
[[19]] Afin de pouvoir évaluer la fidélité de
cette traduction nous la comparons parfois avec les originaux
néerlandais:
<...> traduction
du texte de Ae (ch.1), Ba (ch.2-6) et
A;
[...] texte sans
équivalent néerlandais en Ae, Ba et
A.
[[20]] R. ALLIER, Psychologie de la
conversion chez les peuples non civilisés. Paris, Payot, 1926,
p.138.
[[22]] Le
R.P. Hulstaert m'écrit: "Cette question de catéchèse-ontologie est pratiquement
neuve... et pourtant de la plus haute
importance".
[[23]] Note
de A.J. Smet: C'est la première fois, ici, qu'on trouve le terme "zijn"
différencié de "wezen": "sur l'être (wezen), sur l'existence (zijn)"; "zijn"
(existence, être) ne reviendra qu'une fois encore au second
chapitre.
[24] acquérir la force de vie: (kiluba): komona bumi;
lomongo (otetela): nkundya wolu, kundeya bolo add. en note
Po.
[28] être
sauvé: (kiluba) kupanda; (lomongo, otetela) mbika; (kilamba, kikemba) kupola
add. en note Po.
[29] se
protéger contre une influence nocive, une action nuisible à l'être: (kiluba)
kukinga add. en note Po.
[32] Vous
avec force, vous êtes fort: (kiluba): wakoma po; (kibemba): mwakoseni;
(otetela): we la wolu. Vous avez (forte) vie: (kikasai): moyo; (lingala): mbote:
mbote mingi! (kiswaheli): ayambo, yambo! (kikutu des Mongo): o bwak'elime!
add. en note Po.
[33] On
sait que chaque peuple se salue suivant sa préoccupation dominante: "Comment
navigues-tu?" dit le Hollandais add. en note
Po.
[34] Du
moins dans la philosophie européenne jusqu'au paradoxe de d'Alembert, ne peut il
être question de l'énergétisme des physiciens modernes add. en note
Po.
[35] Erreur fréquente chez ces faux disciples de la
philosophie scolastique qui tombent dans l'analyse sans jamais plus s'en relever
dans la synthèse vivante, réelle, ni conceptible add. en note
Po.
[36] J.G.
FRAZER, Le rameau d'or <3 vol. Paris, 1903-1911; traduction partielle de The
golden Bough. 3rd ed. London, MacMillan, 1911-1915. Abridged ed.
New
York-London, MacMillan, 1922>.
[38] Note de A.J. Smet: C'est ici la deuxième et dernière fois que
Tempels utilise le terme "zijn" (existence, être). D'ordinaire, dans la
Philosophie bantu, Tempels utilise le terme "wezen" (étant ou être
concret) rendu invariablement, dans les traductions, par
"être".
[[41]] Il existe une théorie générale des
initiations, que nous rencontrons ailleurs. Cfr R.P. POLIS, Dictionnaire
kikonga: "tuuntukankisi, pour tumba ntu nksi, le féticheur souvent met le
fétiche sur la tête du candidat, le signe de possession par le fétiche est la
"transe" du candidat. Il a comme une crise d'épilepsie, avec perte de
connaissance, convulsions, etc., il sera alors consacré ntu nkisi pour sa
lignée, fundi nkisi" add. en
note Po.
[[42]] Cfr <VEDDER,
H., e.a.,> Native Tribes of South-West Africa, 1928., p.64: Dieu seul
donne pouvoir aux hommes de l'art.